Patrimoine culturel : de Mario Dupuy à Emmanuel Ménard, la longue descente aux enfers

Patrimoine culturel : de Mario Dupuy à Emmanuel Ménard, la longue descente aux enfers

La Citadelle trahie : chronique d’un abandon d’État

De Mario Dupuy à Emmanuel Ménard, la gestion de la Citadelle Laferrière s’apparente à une longue descente aux enfers. Un spectacle hideux, fait d’improvisation, de négligence et d’absence criante de vision, qui insulte à la fois l’histoire nationale et l’intelligence collective.

Il y a quatorze ans, Michel Martelly, alors président, avait publiquement fustigé son ministre de la Culture pour le laisser-aller observé à la Citadelle. Le constat était déjà sévère. Mais ce qui, à l’époque, relevait d’un avertissement est aujourd’hui devenu un réquisitoire accablant. Car quatorze ans plus tard, non seulement rien n’a été corrigé, mais tout semble s’être aggravé.

Le récent drame ayant coûté la vie à plus d’une vingtaine de jeunes à la Citadelle Laferrière agit comme un révélateur brutal : celui d’un État défaillant, incapable d’assurer la sécurité minimale d’un site classé au patrimoine mondial, et encore moins d’en faire un levier de développement culturel et économique. Ce n’est pas un accident isolé. C’est le symptôme d’un système.

La Citadelle n’est pas un simple site touristique. Elle est un symbole. Celui de la résistance, de la dignité, de la vision stratégique d’un peuple qui, à peine sorti de l’esclavage, a su ériger l’une des plus grandes forteresses du monde. Comment expliquer qu’un tel héritage soit aujourd’hui livré à l’anarchie, à l’improvisation et à l’absence totale de planification ?

La responsabilité est collective, mais elle est d’abord politique. Les ministres qui se sont succédé à la tête du ministère de la Culture n’ont jamais su — ou voulu — concevoir une véritable politique publique de valorisation du patrimoine. Aucun plan directeur sérieux, aucune stratégie durable de gestion, aucun investissement structurant à la hauteur de l’enjeu.

Pire encore, à l’heure où les industries culturelles et créatives connaissent une transformation profonde sous l’effet du numérique et de l’intelligence artificielle, Haïti semble figée dans une gestion archaïque de ses ressources culturelles. Ailleurs, les sites historiques deviennent des plateformes d’innovation : visites immersives, reconstitutions numériques, expériences éducatives interactives. Ici, on peine encore à garantir la sécurité des visiteurs.

Ce décalage est vertigineux. Il traduit une absence totale de vision. Car gérer la Citadelle aujourd’hui ne consiste pas seulement à entretenir des murs ; c’est penser son rôle dans l’économie culturelle de demain, dans le tourisme intelligent, dans l’éducation historique des nouvelles générations.

Au lieu de cela, la Citadelle est abandonnée à elle-même, exploitée sans régulation, fréquentée sans encadrement, et administrée sans rigueur. Une gestion à courte vue, où l’urgence remplace la planification, et où la communication tient lieu de politique.

Ce que révèle ce drame, au fond, c’est l’incapacité persistante de l’État haïtien à transformer son patrimoine en richesse durable. Une incapacité nourrie par le manque de compétence, l’absence de continuité administrative et, trop souvent, l’indifférence.

Il est temps de rompre avec cette logique. La Citadelle Laferrière mérite mieux que des discours et des indignations passagères. Elle exige une refondation complète de sa gouvernance : une autorité autonome, des normes strictes de sécurité, une stratégie de valorisation intégrée, et une vision qui articule mémoire, innovation et développement.

Sans cela, la Citadelle continuera d’être ce qu’elle est devenue aujourd’hui : non plus un monument de fierté nationale, mais le symbole tragique d’un État qui abandonne son histoire.

Jean Emmanuel Duchemin

J’aime ça :

J’aime chargement…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *