Sketch — “Allô Ottawa ? Ici Port-au-Prince, version indignation diplomatique”
Personnages :
Raina Forbin, ministre haïtienne de facto des Affaires étrangères
L’Ambassadeur canadien, André François Giroux
Un conseiller, toujours inquiet
Alix Didier Fils-Aimé, en arrière-plan, entre deux valises diplomatiques
Raina Forbin :
Allô, Monsieur l’ambassadeur ? Ici la chancellerie haïtienne. Nous vous appelons pour une convocation officielle.
Ambassadeur canadien :
Une convocation ? Par téléphone ?
Raina Forbin :
Oui, Excellence. Le ministère travaille désormais en mode urgence légère. Les notes diplomatiques prennent du temps, les appels coûtent moins cher.
Ambassadeur canadien :
Je vous écoute, Madame la Ministre.
Raina Forbin :
Vos déclarations ont troublé les plus hautes autorités du pays.
Ambassadeur canadien :
Parce que j’ai dit que personne ne veut vraiment de justice en Haïti ?
Raina Forbin :
Voilà. C’est précisément ce genre de phrase qui crée des malaises institutionnels.
Ambassadeur canadien :
Mais les rapports de l’UCREF et de l’ULCC existent. Ils sont documentés. Sur 166 dossiers, seulement 4 auraient été sanctionnés par la justice.
Raina Forbin :
Justement, Excellence. Vous comprenez bien que ce chiffre est trop précis pour notre diplomatie.
Ambassadeur canadien :
Trop précis ?
Raina Forbin :
Oui. En Haïti, nous préférons les formulations générales : “les institutions travaillent”, “la justice suit son cours”, “les autorités restent mobilisées”. C’est plus confortable.
Ambassadeur canadien :
Madame la Ministre, l’impunité détruit l’État de droit.
Raina Forbin :
Nous sommes d’accord. Mais il faut laisser l’impunité respirer un peu. Elle est installée depuis longtemps, elle connaît tout le monde.
Le conseiller, à voix basse :
Madame la Ministre, attention, il prend des notes.
Raina Forbin :
Excellence, vous avez aussi parlé de certains membres de l’élite politique et économique qui utiliseraient les gangs à des fins politiques et commerciales.
Ambassadeur canadien :
C’est une réalité que plusieurs Haïtiens dénoncent depuis des années.
Raina Forbin :
Oui, mais quand ce sont les Haïtiens qui le disent, on appelle cela de la rumeur. Quand c’est un ambassadeur qui le dit, cela devient une crise diplomatique.
Ambassadeur canadien :
La justice doit fonctionner.
Raina Forbin :
Naturellement. Nous avons même des tribunaux.
Ambassadeur canadien :
Et ils jugent ?
Raina Forbin :
Ils existent. C’est déjà un signe d’espérance administrative.
Ambassadeur canadien :
Madame la Ministre, quatre sanctions sur 166 rapports, ce n’est pas un système judiciaire. C’est presque une décoration murale.
Raina Forbin :
Excellence, vous voyez ? Encore une formule trop forte. Nous allons devoir vous convoquer une deuxième fois.
Ambassadeur canadien :
Toujours par téléphone ?
Raina Forbin :
Oui. Le protocole est en panne, mais le réseau fonctionne encore.
Alix, en arrière-plan :
Raina, demande-lui s’il peut venir à l’Arcahaïe le 18 mai !
Raina Forbin :
Monsieur le Premier ministre, nous parlons justice.
Alix :
Ah bon ? Alors demande-lui aussi s’il peut aider pour la sécurité.
Ambassadeur canadien :
La sécurité commence souvent par la justice.
Raina Forbin :
Excellence, vous recommencez.
Ambassadeur canadien :
Je constate simplement.
Raina Forbin :
En Haïti, constater est parfois plus dangereux qu’accuser.
Le conseiller :
Madame la Ministre, faut-il publier un communiqué ?
Raina Forbin :
Oui. Écrivez : “Le ministère exprime sa vive préoccupation, réaffirme son attachement à l’État de droit et rappelle que la justice haïtienne est indépendante.”
Ambassadeur canadien :
Indépendante de quoi ?
Raina Forbin :
De ses propres résultats, Excellence.
Silence.
Alix, au loin :
Raina, men pagen sekirite nan peyi-a !
L’Ambassadeur canadien :
Et pourtant, cela n’empêche personne de monter et descendre d’avion pour grand-messe diplomatique.
Raina Forbin :
Excellence, cette remarque n’est pas prévue dans le protocole.
Ambassadeur canadien :
La justice non plus, apparemment.
Rideau.
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