Marchand-Dessalines brûle, mais Fils-Aimé s’envole pour aller voir le pape avec toute sa famille

Marchand-Dessalines brûle, mais Fils-Aimé s’envole pour aller voir le pape avec toute sa famille

Dans le département de l’Artibonite, grenier historique d’Haïti, la terre fertile qui a nourri des générations entières est aujourd’hui arrosée de sang. Tandis que les bandes armées imposent leur loi par la violence et la terreur, le pouvoir central, sous la direction du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, semble observer la tragédie de loin.

Cette inertie trouve son illustration la plus criante dans la décision annoncée de s’envoler vers le Vatican, avec famille et entourage, pour une audience papale, au moment même où les populations de Jean-Denis et de Marchand-Dessalines subissent les assauts dévastateurs des gangs Gran Grif et Kokorat San Ras.

Pendant que les bandes armées transforment les routes en champs de tir, les marchés en zones de racket et les écoles en dortoirs pour otages, le grand chef, lui, a une priorité supérieure : aller se faire bénir avec toute la famille par le Pape.

On imagine la scène au Palais pendant le Conseil des ministres. Autour de la table, les ministres présentent les derniers rapports : villages pillés, femmes violées, jeunes décapités, camions brûlés, récoltes volées.

L’atmosphère est lourde. Fils-Aimé écoute, hoche la tête avec la gravité d’un homme qui vient de perdre son Wi-Fi, puis lâche la phrase historique : « Bon, messieurs… tout ça est très préoccupant. Mais avez-vous vu mon agenda ? Je dois être au Vatican jeudi. Le Pape n’attend pas, lui. »

Un silence de cathédrale (sans jeu de mots) s’installe. Quelqu’un ose timidement : « Mais Excellence, les gangs contrôlent l’Artibonite, la route nationale est coupée, les paysans n’osent plus sortir leurs chèvres… »

Fils-Aimé balaie l’air d’une main royale, celle-là même qui signera tout à l’heure le bon de commande pour les billets en première classe. « Précisément ! C’est pour ça qu’il faut prier. On ne va pas régler l’insécurité avec des balles, quand même. On va la régler avec des Ave Maria bien sentis. Et puis ma femme veut voir la place Saint-Pierre, les enfants n’ont jamais vu le Pape… C’est éducatif ! »

Et voilà comment, pendant que des familles entières dorment dans les cannaies par peur des kidnappings express, la délégation présidentielle – pardon, la famille présidentielle élargie – s’envole vers Rome.

On parle d’une dizaine de personnes : épouse, enfants, cousins, nièces, le chauffeur qui est aussi « conseiller spirituel », la coiffeuse personnelle et deux ou trois « attachés culturels » dont la mission est de porter les valises Louis Vuitton remplies de souvenirs haïtiens pour le Saint-Père.

À Port-au-Prince, les habitants regardent l’avion décoller avec le même regard vide que celui des vaches qui voient passer le train. Quelqu’un lance : « Yo pral priye pou nou » (Ils vont prier pour nous). Un autre répond : « Non, yo pral priye pou yo pa pèdi pouvwa yo » (Non, ils vont prier pour ne pas perdre leur pouvoir).

Au Vatican, l’accueil est chaleureux. Le Pape, ce saint homme, serre des mains, bénit des fronts, écoute avec patience le discours préparé par le cabinet : « Votre Sainteté, Haïti traverse des moments difficiles, mais avec votre bénédiction et l’aide de Dieu… »

Pendant ce temps, à Saint-Marc, un commerçant se fait couper trois doigts pour n’avoir pas payé la « taxe de protection » à temps. Coïncidence, sûrement.

On imagine Fils-Aimé en train de poser avec sa famille devant la basilique, sourires Colgate, chemises impeccables, pendant que sur les réseaux sociaux haïtiens, les mêmes explosent : « Le seul endroit où les gangs ne peuvent pas l’atteindre, c’est le ciel ».

Un humoriste local écrit : « Fils-Aimé a trouvé la solution : si tu ne peux pas vaincre les bandes armées, rejoins l’armée la plus ancienne du monde : l’Église. »

De retour au pays (parce qu’il faudra bien rentrer un jour), on nous promettra un nouveau plan de sécurité « inspiré des enseignements du Saint-Père ». Traduction : encore des comités, encore des ateliers, encore des voyages d’études (à Miami cette fois, pour « comparer les modèles »).

Pendant ce temps, les parents d’élèves continueront d’acheter des uniformes qu’ils ne pourront jamais utiliser, les transporteurs paieront leur « droit de passage » et les journalistes qui osent raconter la vérité recevront des menaces de mort par WhatsApp, comme d’habitude. Car c’est ça la grande force de ce pouvoir : sa capacité stupéfiante à regarder ailleurs.

Les gangs n’ont pas arrêté. Les jours suivants, les hommes armés se sont repositionnés vers Pont-Benoît et ont menacé Marchand-Dessalines, à une vingtaine de kilomètres au nord. Des vidéos circulant sur les réseaux sociaux montraient des membres présumés de Kokorat San Ras, alliés proches de Gran Grif, distribuant de l’argent aux habitants, signe classique d’une stratégie de conquête territoriale mêlant intimidation et tentative de légitimation locale.

La commune historique, berceau de l’indépendance haïtienne, se trouve désormais sous forte emprise de ces deux groupes qui contrôlent routes, marchés et espaces vitaux.

L’emprise des gangs Gran Grif et Kokorat San Ras

Gran Grif, dirigé depuis Savien, et Kokorat San Ras, actif notamment à La Croix-Périsse et dans d’autres zones de l’Artibonite inférieur, forment une alliance criminelle redoutable. Leurs attaques ne se limitent pas aux affrontements directs : elles visent la destruction systématique du tissu social et économique. Massacres, viols, enlèvements, incendies de maisons et de récoltes, racket systématique des paysans et des commerçants : la population est prise en otage.

Les groupes d’autodéfense, souvent mal armés, ne peuvent résister longtemps face à des bandes lourdement équipées. La police nationale, présente sporadiquement, manque de moyens logistiques, de renforts et d’une stratégie claire.

À Jean-Denis comme à Marchand-Dessalines, les conséquences sont dramatiques. Les écoles ferment, les marchés deviennent désertés ou contrôlés par les gangs, l’agriculture – poumon de la région – s’effondre. Les paysans n’osent plus cultiver ou transporter leurs produits. La faim menace là où Haïti produisait autrefois le riz et les vivriers qui nourrissaient le pays.

Des milliers de familles dorment à la belle étoile ou chez des proches, traumatisées et sans ressources. L’économie locale est asphyxiée, tandis que les gangs consolident leur emprise par le contrôle des flux et la perception de « taxes » illégales.

Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle s’est considérablement aggravée en 2025 et 2026. Les rapports des Nations Unies et des organisations locales soulignent le rôle de complicités politiques et économiques locales qui ont permis à ces gangs de s’enraciner. Pourtant, la réponse de l’État reste timide, réactive et souvent réduite à des communiqués de condamnation.

La fuite vers le Vatican : symbole d’une déconnexion

C’est dans ce contexte d’urgence humanitaire et sécuritaire que le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé choisit de s’envoler pour le Vatican, accompagné de sa famille. Le geste, présenté sans doute comme une démarche diplomatique et spirituelle, prend une résonance tragique.

Pendant que les habitants de l’Artibonite enterrent leurs morts et fuient les balles, le chef du gouvernement va chercher la bénédiction du Pape. La photo de famille sur la place Saint-Pierre contraste violemment avec les images de corps gisant dans les rues de Jean-Denis ou de maisons fumantes à Marchand-Dessalines.

Cette décision illustre une passivité structurelle. Au lieu d’une mobilisation nationale – renforcement massif de la Police nationale d’Haïti (PNH), coordination des forces, plan concret de reconquête des zones perdues, soutien aux déplacés – le pouvoir privilégie l’apparence diplomatique et les gestes symboliques. Aucune opération d’envergure n’a été annoncée pour briser l’alliance Gran Grif – Kokorat San Ras. Les appels répétés des organisations de droits humains pour une intervention urgente restent lettre morte.

L’Artibonite, région stratégique, est abandonnée à son sort, comme si la priorité était ailleurs : la préservation du pouvoir, les équilibres politiques fragiles à Port-au-Prince, ou les voyages officiels. Cette inertie a un coût humain inacceptable. Chaque jour sans action renforce les gangs, décourage les forces de l’ordre et désespère la population. Les comités, ateliers et sommets ne remplacent pas une politique sécuritaire ferme.

La passivité du pouvoir face à la tragédie de l’Artibonite n’est plus tenable. Gran Grif et Kokorat San Ras ne représentent pas une simple « insécurité » : ils constituent une menace existentielle pour la souveraineté de l’État dans une région vitale. Si rien n’est fait, l’exemple se propagera. D’autres communes tomberont, d’autres massacres surviendront, et Haïti continuera de s’enfoncer dans la fragmentation criminelle.

Il est temps que le gouvernement assume ses responsabilités régaliennes : protéger les citoyens, restaurer l’autorité de l’État, soutenir l’agriculture et la population. Les voyages à l’étranger peuvent attendre. L’Artibonite, elle, ne peut plus attendre.

Les familles de Jean-Denis et de Marchand-Dessalines méritent plus que des condoléances lointaines et des bénédictions célestes. Elles exigent justice, sécurité et une action concrète.

L’Histoire jugera sévèrement ceux qui, face à la barbarie, ont choisi le silence ou l’éloignement. Le sang versé dans les plaines de l’Artibonite interpelle aujourd’hui le pouvoir : jusqu’à quand cette passivité ?

Le peuple haïtien, résilient mais épuisé, attend une réponse qui tarde trop. La dignité nationale et la vie des citoyens ne peuvent plus être sacrifiées sur l’autel de l’inaction.

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