Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 11 mai 2026
Il aura fallu qu’un diplomate étranger dise publiquement ce qu’une grande partie de la société haïtienne murmure depuis des mois : le système politique haïtien protège ses propres prédateurs. Lorsque l’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, affirme que le décret sur la Haute Cour de justice adopté en décembre dernier « accorde une impunité totale aux hauts fonctionnaires indexés pour corruption », ce n’est pas une simple remarque diplomatique. C’est un acte d’accusation. Une gifle institutionnelle. Une déclaration qui révèle, au grand jour, la faillite morale et politique du pouvoir installé autour de Alix Didier Fils-Aimé. Dans les couloirs feutrés de la diplomatie, les mots sont rarement choisis au hasard. Lorsqu’un ambassadeur canadien parle « d’impunité totale », il faut comprendre que la communauté internationale observe désormais Haïti non plus comme un État fragile cherchant à se reconstruire, mais comme un système politique organisé autour de la protection des intérêts d’une caste.
Le décret sur la Haute Cour de justice apparaît alors comme l’illustration parfaite de cette dérive : une architecture juridique destinée non pas à renforcer l’État de droit, mais à neutraliser toute possibilité de poursuite contre les grands commis de l’État. Sous couvert de réforme institutionnelle, le pouvoir de facto semble avoir construit un bouclier politique pour les détenteurs du pouvoir. Et le plus grave dans cette affaire, c’est que cette dénonciation ne vient ni de l’opposition, ni d’un secteur radical de la société civile, ni d’un militant contestataire. Elle vient d’un représentant officiel d’un pays allié d’Haïti. Cela change tout.
Quand la diplomatie internationale perd patience
Depuis plusieurs années, les partenaires étrangers d’Haïti ont appris à pratiquer la prudence verbale. Même face aux scandales les plus graves, ils privilégiaient les expressions diplomatiques : « préoccupations », « inquiétudes », « nécessité du dialogue », « renforcement institutionnel ».
Mais cette fois, le ton change.
L’intervention d’André François Giroux traduit une rupture psychologique dans les rapports entre la communauté internationale et la classe dirigeante haïtienne. Derrière les mots du diplomate canadien se cache un constat brutal : les élites politiques haïtiennes ne donnent plus l’impression de vouloir sauver l’État. Elles donnent plutôt l’impression de vouloir survivre au chaos qu’elles ont contribué à produire.
Lorsqu’il affirme que « le problème du pays réside dans la mauvaise gouvernance » et que « l’élite a financé les gangs », l’ambassadeur touche au cœur du drame haïtien. Il désigne ce que beaucoup refusent encore de nommer clairement : l’existence d’une alliance historique entre pouvoir économique, influence politique et criminalité armée. Pendant longtemps, les gangs ont été présentés comme des anomalies sociales nées de la pauvreté. Or, la réalité est plus cynique. Les gangs ne sont pas seulement le produit de la misère ; ils sont aussi des instruments de contrôle politique et économique. Ils servent à protéger des intérêts, terroriser des quartiers, influencer des élections, contrôler des ports clandestins, sécuriser des trafics et maintenir un climat d’instabilité profitable à certains groupes. Le Canada, en tenant un tel discours, reconnaît implicitement que la crise haïtienne n’est pas simplement humanitaire ou sécuritaire. Elle est avant tout politique et oligarchique.
La Haute Cour de justice : une réforme ou une forteresse ?
Officiellement, le décret sur la Haute Cour de justice devait renforcer le fonctionnement institutionnel de l’État. Officieusement, beaucoup y voient une tentative de verrouillage judiciaire. Dans un pays où les dossiers de corruption disparaissent mystérieusement, où les enquêtes sensibles meurent avant d’atteindre les puissants et où les institutions de contrôle sont constamment affaiblies, toute réforme touchant à la responsabilité pénale des hauts fonctionnaires suscite naturellement la méfiance. Le problème fondamental n’est pas seulement le texte lui-même. Le problème, c’est le contexte politique dans lequel il apparaît.
Haïti traverse une période où : les institutions élues sont dysfonctionnelles ; la justice est paralysée ; les groupes armés contrôlent des portions stratégiques du territoire ; la confiance populaire envers les dirigeants est pratiquement inexistante. Dans un tel climat, un décret accordant des protections élargies aux hauts responsables ne peut être perçu comme un mécanisme de stabilité. Il ressemble davantage à une assurance-vie politique. La population comprend très bien le message implicite : les petits délinquants meurent dans les rues, mais les grands prédateurs bénéficient d’une immunité sophistiquée.
Le pouvoir d’Alix Didier Fils-Aimé : une autorité sans fondation solide
Le véritable problème du pouvoir actuel n’est pas uniquement son manque de résultats. C’est sa fragilité structurelle. Alix Didier Fils-Aimé dirige un appareil d’État qui donne l’impression de fonctionner sans légitimité populaire profonde, sans base institutionnelle stable et sans vision nationale claire. Son pouvoir repose davantage sur des arrangements circonstanciels que sur un véritable contrat politique avec la population. Or, lorsqu’un gouvernement est faible intérieurement, chaque critique internationale devient une secousse politique majeure. Les déclarations de l’ambassadeur canadien ne fragilisent pas seulement l’image du gouvernement ; elles fragilisent sa crédibilité diplomatique. Elles créent un précédent dangereux : celui où les partenaires étrangers commencent eux-mêmes à remettre en question la sincérité des réformes entreprises par les autorités. Dans les cercles politiques haïtiens, beaucoup savent déjà que le pouvoir actuel souffre de plusieurs handicaps : absence de consensus national ; incapacité à restaurer la sécurité ; difficulté à relancer l’économie ; dépendance excessive envers l’appui international ; méfiance croissante de la population.
À cela s’ajoute désormais une suspicion internationale ouverte sur les intentions réelles du pouvoir concernant la lutte contre la corruption. Et dans un pays aussi dépendant diplomatiquement et financièrement qu’Haïti, perdre progressivement la confiance des partenaires internationaux constitue un danger politique considérable.
Une élite accusée d’avoir fabriqué le monstre
Le passage le plus explosif des déclarations de Giroux reste sans doute celui concernant le financement des gangs par l’élite haïtienne. Cette affirmation confirme ce que plusieurs rapports internationaux, journalistes d’investigation et organisations de droits humains dénoncent depuis longtemps : la criminalité armée en Haïti n’est pas autonome. Elle bénéficie de protections, de financements et de complicités venant de sphères influentes. Le pays vit aujourd’hui une situation tragiquement paradoxale : ceux qui prétendent combattre l’insécurité ont parfois participé à sa fabrication ; ceux qui réclament l’ordre ont parfois nourri le désordre ; ceux qui parlent de stabilité ont parfois utilisé le chaos comme stratégie politique.
Cette réalité explique pourquoi tant d’opérations sécuritaires échouent. Parce qu’on ne peut pas sincèrement démanteler un système dont certaines composantes profitent encore. Le drame haïtien est là : l’État combat officiellement des groupes que des secteurs de l’élite ont longtemps utilisés officieusement.
Le peuple haïtien : otage d’un système
Quand l’ambassadeur canadien affirme que la population est « prise en otage » par l’élite, il ne parle pas seulement des gangs. Il parle d’un système de domination plus vaste. L’Haïtien ordinaire vit aujourd’hui dans une double captivité : captivité physique imposée par les groupes armés ; captivité économique imposée par la mauvaise gouvernance. Les conséquences sont visibles partout : inflation écrasante ; effondrement des services publics ; fuite massive des cerveaux ; paralysie des écoles ; système hospitalier agonisant ; destruction progressive de la classe moyenne.
Pendant que les élites politiques négocient des arrangements de pouvoir, les familles haïtiennes négocient leur survie quotidienne. Cette fracture entre gouvernants et gouvernés devient de plus en plus dangereuse. Car lorsqu’un peuple cesse de croire dans les institutions, il devient vulnérable aux aventures extrêmes : populisme violent, autoritarisme, justice expéditive ou effondrement total de l’autorité publique.
Le Canada hausse le ton : simple avertissement ou début d’un isolement ?
La sortie médiatique d’André François Giroux peut aussi être interprétée comme un signal diplomatique. Le Canada fait partie des acteurs les plus impliqués dans les discussions sur la crise haïtienne. Lorsqu’un représentant canadien critique aussi frontalement un décret gouvernemental, cela signifie probablement que certaines capitales commencent à perdre patience. Et cette perte de patience pourrait avoir plusieurs conséquences : pressions accrues sur le pouvoir ; isolement diplomatique progressif ; réduction de la confiance internationale ; durcissement des exigences concernant la gouvernance ; augmentation des sanctions ciblées.
Le problème pour le pouvoir actuel est qu’il ne possède pas suffisamment de légitimité interne pour résister à une détérioration externe. Autrement dit : un gouvernement fragile politiquement ne peut pas se permettre de perdre simultanément la confiance populaire et la confiance internationale.
La peur d’une justice indépendante
En réalité, la controverse autour de la Haute Cour de justice révèle une angoisse plus profonde : la peur d’une véritable justice indépendante.
Car si les institutions judiciaires fonctionnaient réellement, plusieurs dossiers exploseraient : corruption administrative ; détournements de fonds publics ; trafic d’influence ; financement des groupes armés ; contrats publics opaques ; enrichissements inexpliqués. Le système politique haïtien vit depuis des décennies sur une logique tacite : chaque régime protège les réseaux du précédent afin de préserver ses propres protections futures. C’est le cercle vicieux de l’impunité nationale. Dans ce contexte, toute tentative de renforcer l’immunité des hauts fonctionnaires est perçue comme une continuité historique : protéger les puissants pour maintenir la paix entre les clans dominants. Mais cette stratégie devient de moins en moins viable dans un pays où la population s’appauvrit brutalement et où la colère sociale s’accumule.
Le silence embarrassé du pouvoir
Face aux déclarations de l’ambassadeur canadien, le pouvoir se retrouve dans une position inconfortable. Répondre agressivement risquerait de détériorer davantage les relations diplomatiques. Garder le silence alimente les soupçons. Minimiser l’affaire paraît difficile compte tenu de la gravité des propos.
Cette situation expose la vulnérabilité communicationnelle du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé. Un pouvoir solide aurait pu opposer : des résultats concrets ; des réformes crédibles ; des institutions fortes ; une stratégie anticorruption cohérente. Mais dans le contexte actuel, les autorités donnent souvent l’impression de gérer les crises au jour le jour, sans véritable maîtrise politique du récit national.
Et lorsqu’un gouvernement perd le contrôle du récit, ce sont les acteurs externes qui commencent à définir la réalité politique du pays.
Une crise de confiance devenue totale
Le véritable danger pour Haïti n’est peut-être même plus la crise sécuritaire. C’est l’effondrement généralisé de la confiance. Le peuple ne croit plus aux promesses politiques. Les investisseurs ne croient plus à la stabilité. Les jeunes ne croient plus à leur avenir dans le pays. Les partenaires étrangers eux-mêmes commencent à douter de la volonté réelle des dirigeants.
Or, aucun État ne peut durablement fonctionner sans confiance. La crise haïtienne devient alors une crise existentielle : comment reconstruire un pays lorsque presque plus personne ne croit dans ceux qui le dirigent ?
Vigilance populaire et avenir incertain
L’appel de l’ambassadeur Giroux à la vigilance populaire mérite attention. Car il traduit indirectement une inquiétude internationale face à la trajectoire actuelle du pays. Cette vigilance ne signifie pas seulement observer les gangs. Elle signifie surveiller les décisions politiques, les réformes institutionnelles, les mécanismes d’impunité et les arrangements de pouvoir.
Le danger pour Haïti aujourd’hui n’est pas seulement l’effondrement brutal. C’est aussi la normalisation progressive de l’anormal : normalisation de l’impunité ; normalisation du chaos ; normalisation de la corruption ; normalisation de la dépendance ; normalisation de la peur. Et lorsqu’une société finit par considérer l’anormal comme normal, elle entre dans une phase extrêmement dangereuse de décomposition nationale.
La vérité qui dérange
Les propos de André François Giroux ont agi comme un révélateur. Ils ont mis en lumière ce que beaucoup tentaient encore d’habiller de langage diplomatique : la crise haïtienne est avant tout une crise de gouvernance et de prédation des institutions. Le décret sur la Haute Cour de justice symbolise cette dérive d’un pouvoir davantage préoccupé par la protection des élites que par la restauration de la confiance nationale. Quant au gouvernement de Alix Didier Fils-Aimé, il apparaît plus fragile que jamais. Fragile parce qu’il peine à convaincre la population. Fragile parce qu’il dépend fortement du soutien extérieur. Fragile parce qu’il gouverne un État affaibli par des années de compromissions.
Dans cette Haïti où la frontière entre pouvoir, argent et violence devient de plus en plus floue, une question demeure suspendue au-dessus du pays : combien de temps encore un système fondé sur l’impunité peut-il survivre avant d’être emporté par sa propre décomposition ?
Reynoldson Mompoint
mompointreynoldson@gmail.com
+50937186284
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Social
Journaliste
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