Par Reynoldson MOMPOINT
Port-au-Prince, le 01 mai 2026
Il faut parfois violenter les mots pour être à la hauteur des faits. Le 1er mai, en Haïti, n’est plus une célébration : c’est une mise en scène. Une chorégraphie officielle du déni. Une liturgie administrative où l’on glorifie, avec une indécence tranquille, ce qui n’existe plus : une agriculture productive et un travail structurant. Le paysan n’y est qu’un figurant, le travailleur un alibi, et l’État, un illusionniste fatigué qui recycle les mêmes promesses comme on récite des prières sans foi.
Dans un pays normal, la fête de l’Agriculture et du Travail est un moment de bilan, de projection, de reconnaissance. En Haïti, elle est devenue une opération de camouflage. On maquille les chiffres, on enjolive les discours, on distribue quelques intrants comme on jette des miettes à une population épuisée, et l’on appelle cela une politique publique. Le grotesque n’est même plus une exception : il est devenu la norme.
Mais toute comédie a ses auteurs. Et toute faillite a ses responsables.
Au sommet de cette pyramide d’irresponsabilité trône un ministre de l’Agriculture dont le passage à la tête de l’institution restera, s’il faut être rigoureux, comme une démonstration éclatante d’incompétence stratégique. Gouverner, ce n’est pas improviser. C’est anticiper, planifier, coordonner, exécuter. Or, depuis sa nomination, le ministère donne l’impression d’une administration en roue libre, sans cap, sans doctrine, sans colonne vertébrale.
Le proverbe chinois n’a jamais été aussi actuel : « c’est par la tête que le poisson commence à pourrir ». Et en Haïti, la tête du système agricole n’est pas seulement défaillante, elle est toxique. Car l’incompétence, lorsqu’elle est installée au sommet, ne se contente pas de bloquer les décisions : elle contamine toute la chaîne administrative. Elle crée une culture de la médiocrité, où l’absence de résultats devient acceptable, où l’échec devient banal, où la responsabilité disparaît dans un brouillard bureaucratique.
Le ministre, en refusant d’assumer son rôle de stratège, a transformé son institution en simple guichet d’annonces sans lendemain. Où est la politique nationale de mécanisation ? Où est la réforme foncière permettant de sécuriser les exploitations agricoles ? Où sont les investissements structurants dans les infrastructures d’irrigation ? Où est la vision d’ensemble pour relancer les filières agricoles ? Nulle part. Le ministère fonctionne comme un organisme décoratif dans un pays qui, pourtant, devrait faire de l’agriculture une priorité vitale.
Pendant ce temps, les importations alimentaires explosent, atteignant des niveaux qui traduisent une dépendance presque coloniale. Le riz importé écrase la production locale. Les marchés sont inondés de produits étrangers pendant que les producteurs haïtiens peinent à écouler leurs récoltes. Ce n’est pas seulement un problème économique : c’est une abdication politique. Un État qui abandonne son agriculture abandonne sa souveraineté.
Mais il serait trop facile de limiter cette critique au seul ministre. Car la pourriture, une fois installée à la tête, descend le long du corps administratif avec une efficacité redoutable.
Les directions départementales, censées être les bras armés de la politique agricole, sont aujourd’hui des structures fantomatiques. Dans plusieurs régions, elles ne produisent ni données fiables, ni encadrement technique, ni accompagnement sérieux. Elles survivent dans une routine administrative où l’on confond présence physique et utilité publique. Les rapports s’accumulent, les réunions se succèdent, mais sur le terrain, rien ne change. L’agriculteur continue d’être seul face aux aléas climatiques, à l’insécurité, à l’absence de crédit et à l’indifférence de l’État.
Pire encore, certains directeurs départementaux ont transformé leur fonction en position de rente. Ils gèrent la pénurie au lieu de la combattre, distribuent les ressources selon des logiques clientélistes, et entretiennent un système où la loyauté politique compte plus que la compétence technique. Dans ce contexte, l’agriculture cesse d’être une activité économique pour devenir un instrument de contrôle social.
Au niveau communal, la situation frôle le scandale. Là où l’État devrait être au plus près du citoyen, il est soit absent, soit inutile. Les agents agricoles communaux, quand ils existent, sont souvent dépourvus de moyens, de formation et de supervision. Ils incarnent une administration de façade, incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires des producteurs.
Comment parler de fête de l’Agriculture dans un pays où les paysans n’ont pas accès à des semences de qualité ? Comment célébrer le travail quand des milliers de jeunes ruraux fuient leurs localités faute d’opportunités ? Comment organiser des cérémonies officielles quand les routes agricoles sont impraticables, les systèmes d’irrigation délabrés, et les marchés locaux désorganisés ?
La vérité est brutale : cette fête est une insulte.
Une insulte aux paysans qui travaillent sans protection, sans assurance, sans soutien. Une insulte aux travailleurs qui survivent dans un marché informel anarchique. Une insulte à l’intelligence collective d’un peuple qui voit clair dans cette mascarade mais qui est contraint de la subir.
Il faut également parler de l’éléphant dans la pièce : l’insécurité. Car aucune politique agricole ne peut réussir dans un contexte où les zones de production sont contrôlées ou menacées par des groupes armés. Des régions entières sont devenues inaccessibles, les récoltes sont pillées, les routes sont bloquées, et l’État regarde ailleurs. Le ministre de l’Agriculture, dans ce contexte, aurait dû être un acteur central dans la coordination avec les autres institutions pour sécuriser les espaces agricoles. Il a choisi le silence. Ou pire : l’inaction.
Et que dire du travail ? Cette autre composante de la fête du 1er mai, réduite elle aussi à un slogan creux. Le travail, en Haïti, est devenu un privilège rare, souvent précaire, presque toujours mal rémunéré. L’État, qui devrait être le garant des normes et des protections, est lui-même un employeur défaillant. Retards de paiement, absence de sécurité sociale, conditions de travail indignes : le secteur public donne le mauvais exemple.
Le secteur privé, quant à lui, évolue dans un environnement où l’absence de régulation sérieuse favorise les abus. Les travailleurs sont compressés entre la nécessité de survivre et l’absence de mécanismes de protection efficaces. Dans ce contexte, célébrer le travail relève du cynisme pur.
Il faut rompre avec cette culture du mensonge. Il faut cesser de transformer les dates symboliques en instruments de propagande. Le 1er mai devrait être un moment de vérité, pas un exercice de communication.
La responsabilité politique doit être réhabilitée. Cela implique des décisions claires et courageuses. Un ministre qui échoue doit être remplacé, non pas pour satisfaire une logique de rotation, mais pour restaurer un minimum de crédibilité institutionnelle. Les directeurs départementaux doivent être évalués sur des critères de performance, et non sur leur proximité avec le pouvoir. Les structures communales doivent être repensées pour devenir de véritables outils de développement local. Mais au-delà des hommes, c’est une vision qu’il faut reconstruire.
Une politique agricole digne de ce nom doit reposer sur plusieurs piliers : la sécurisation foncière, l’accès au crédit, la modernisation des techniques de production, la structuration des filières, et l’intégration des marchés. Elle doit également intégrer les enjeux climatiques, qui ne sont plus une hypothèse mais une réalité quotidienne pour les agriculteurs haïtiens.
De même, une politique du travail sérieuse doit viser la formalisation de l’économie, la protection des travailleurs, la création d’emplois durables, et la valorisation des compétences locales. Elle doit rompre avec la logique actuelle où le travail est subi plutôt que choisi.
Mais tout cela suppose une chose essentielle : la compétence. Et c’est précisément ce qui manque aujourd’hui à la tête de l’appareil.
Un État ne peut pas être plus performant que ceux qui le dirigent. Et lorsque l’incompétence devient la règle, l’échec devient inévitable.
Le 1er mai 2026 aurait pu être une occasion de rupture. Il restera, sauf sursaut improbable, comme une nouvelle illustration de l’incapacité de l’État haïtien à se réformer.
Car au fond, la question n’est pas seulement agricole ou économique. Elle est profondément politique. Elle touche à la nature même du pouvoir en Haïti : un pouvoir qui se reproduit sans se renouveler, qui échoue sans se remettre en question, qui célèbre sans produire.
Et pendant que l’on prononce des discours dans des salles climatisées, le pays réel continue de s’enfoncer. Les champs restent incultes, les marchés désorganisés, les travailleurs abandonnés. Il ne s’agit plus de réformer à la marge. Il s’agit de reconstruire.
Car un pays qui ne nourrit pas son peuple est un pays en faillite. Et un État qui ne valorise pas le travail est un État sans avenir.
En Haïti, aujourd’hui, la fête de l’Agriculture et du Travail n’est plus une célébration. C’est un symptôme. Celui d’un système qui se décompose, méthodiquement, sous le poids de sa propre médiocrité.
Et tant que la tête continuera de pourrir, le corps entier restera condamné.
Reynoldson Mompoint
mompointreynoldson@gmail.com
+50937186284
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Social
Journaliste
J’aime ça :
chargement…




