par Fédel Gérard
Au cours des cinq dernières années, le Ministère de l’Environnement d’Haïti a multiplié les plans, les cadres stratégiques et les engagements internationaux. Sur le papier, jamais le pays n’a semblé aussi conscient de ses défis environnementaux. Pourtant, dans la réalité, jamais la dégradation des ressources naturelles n’a paru aussi accélérée. Ce décalage révèle une vérité dérangeante : Haïti dispose d’un ministère qui pense beaucoup, mais agit peu.
Il faut d’abord reconnaître un mérite indéniable. Le ministère a su se positionner dans les grands débats climatiques internationaux. Plans nationaux d’adaptation, stratégies de résilience, mécanismes de suivi : l’architecture institutionnelle existe. Elle est même, à bien des égards, ambitieuse. Mais cette ambition reste largement théorique. Car entre les documents produits et les transformations visibles sur le terrain, le fossé est immense.
Pendant que les rapports s’accumulent, les montagnes continuent de se dénuder, les bassins versants se dégradent, et les villes s’enfoncent dans une gestion chaotique des déchets. Le citoyen haïtien ne vit pas dans un cadre stratégique : il vit dans un environnement qui se détériore chaque jour. Et c’est précisément là que le ministère échoue.
Le problème n’est pas uniquement technique, il est structurel. Le Ministère de l’Environnement fonctionne comme une institution sans véritable pouvoir. Faiblement financé, dépendant des bailleurs internationaux, fragmenté dans son action, il agit davantage comme un coordonnateur de projets que comme une autorité de régulation. Les grandes décisions se prennent ailleurs, souvent sous l’impulsion d’organisations internationales, tandis que l’État peine à imposer ses propres priorités.
Cette dépendance a un coût : elle dilue la responsabilité. Lorsqu’un projet réussit, il est attribué aux partenaires. Lorsqu’il échoue, personne n’est véritablement comptable. Résultat : une multiplication d’initiatives sans cohérence globale, sans continuité, et surtout sans impact durable.
À cela s’ajoute une faiblesse chronique de gouvernance. Les lois environnementales existent, mais elles sont rarement appliquées. La coupe anarchique du bois, l’exploitation incontrôlée des carrières, l’urbanisation sauvage se poursuivent dans une quasi-impunité. Le ministère observe, alerte parfois, mais sanctionne rarement. Dans ces conditions, parler de politique environnementale relève presque de la fiction.
Il faut également interroger la place de l’environnement dans les priorités nationales. Dans un pays confronté à des crises politiques, sécuritaires et économiques profondes, la question environnementale est souvent reléguée au second plan. Pourtant, elle est au cœur de toutes les autres. Sans sols fertiles, sans eau disponible, sans écosystèmes stables, aucun développement durable n’est possible.
Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas une nouvelle stratégie, mais un changement de paradigme. Le Ministère de l’Environnement doit cesser d’être un simple producteur de documents pour devenir une institution d’action. Cela implique des choix courageux : renforcer ses moyens, clarifier ses compétences, imposer le respect des lois, et surtout assumer un véritable leadership national.
Haïti ne peut plus se permettre un ministère de l’environnement décoratif. Car pendant que l’on planifie, la réalité, elle, n’attend pas. Elle avance, implacable, sous la forme de terres stériles, de catastrophes naturelles aggravées et d’un appauvrissement écologique irréversible.
L’urgence n’est plus de penser l’environnement. L’urgence est de le défendre.
Fédel Gérard
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