Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 18 février 2026.
À l’intersection de la Rue des Miracles et de la Rue Courbe, à Port-au-Prince, plusieurs anciens ministres de l’Éducation nationale, d’une année à l’autre et le verbe haut, se livrent au rituel palliatif de l’arbre à palabres. Ils conversent doctement, exposent à profusion leur analyses, leurs diagnostics et ils dressent en chœur moult bilans élogieux de leurs pharaoniques « réalisations »… L’actuel ministre de l’Éducation nationale, Augustin Antoine, sociologue de son état, avait pour sa part accouché l’an dernier d’un tonitruant « Lekòl la kraze » sur toutes les tribunes de l’incompétence ministérielle. Le même Augustin Antoine, en janvier 2026, s’est fait le porte-voix d’une monumentale et surréaliste saga dans le secteur éducatif haïtien aux « Assises de la « refondation » du système éducatif national » (voir l’article « Le système éducatif haïtien entre ses 1804 « réformes » et l’affabulation illusionniste de sa « refondation », par Robert Berrouët-Oriol, Madinin’art, 8 février2026). Contrairement aux rodomontades du ministre Augustin Antoine et des rares promoteurs de ces Assises, nous avons établi, dans cet article, que « (…) le système éducatif haïtien demeure captif, entre ses 1804 « réformes » tant de fois grassement financées par l’UNESCO, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Partenariat mondial pour l’éducation… Semblables ou maquillées, ses 1804 « réformes » ont défilé d’une année à l’autre sans résultats mesurables et durables… Malgré cela, l’affabulation illusionniste de sa « refondation » est aujourd’hui promue sur toutes les tribunes de l’échec programmé : nulle part il n’est attesté que l’on peut « refonder » un système éducatif national en le « rapiéçant », en lui infligeant les mêmes recettes (…) Nulle part il n’est attesté que les vieilles recettes –mises en œuvre par les mêmes « spécialistes » d’hier et d’avant-hier, porteurs des mêmes extraordinaires « visions » invariablement œcuméniques–, peuvent être le terreau de la refondation du système éducatif haïtien ».
De manière tout aussi essentielle, nous avons démontré qu’il est lourdement fallacieux, chimérique et illusoire de prétendre « refonder » le système éducatif haïtien au creux d’un écosystème gangréné par la corruption, le népotisme, le détournement des fonds publics et l’impunité, notamment au PSUGO et au Fonds national de l’Éducation (FNE). Créé sur le modèle de la Régie du tabac et des allumettes de François Duvalier et légalisé par la Loi du 17 août 2017, le Fonds national de l’Éducation, financier majeur du système éducatif national, relève statutairement du ministère de l’Éducation nationale. NOTE – Sur le PSUGO, voir l’analyse de Charles Tardieu, « Le PSUGO et l’obligation de scolarisation universelle – Catastrophe programmée et violation des droits de la nation et de ses enfants » (Academia.edu, juin 2016) ; voir aussi « Le système éducatif haïtien à l’épreuve de malversations multiples au PSUGO », par Robert Berrouët-Oriol, Potomitan, 23 mars 2022. Sur la Régie du tabac et des allumettes, voir la thèse de doctorat de la sociologue Micheline Labelle publiée en 1987 par le Cidihca, « Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti ».
Sur le registre des auto-bilans élogieux des « réalisations » des ministres de l’Éducation nationale, l’entrevue accordée à Radio Magik9 par l’ex-ministre Nesmy Manigat le 16 février 2026 est fort instructive. Cette entrevue radio a été auscultée par Axel Jean Ruben dans un remarquable article paru sur le site Résistance le 16 février 2026, « Quand Nesmy Manigat critique l’École… après avoir laissé l’échec s’installer ». En raison de sa pertinence, nous reproduisons cet article, plus bas, dans son intégralité.
Au cours de l’entrevue accordée à Radio Magik9, « L’ancien ministre de l’Éducation nationale, le professeur Nesmy Manigat, a osé dire tout haut ce que d’autres chuchotent dans les coulisses concernant la politisation du système éducatif haïtien. L’ancien titulaire du ministère de l’Éducation nationale a passé en revue le système éducatif haïtien durant ces 40 dernières années. Pour Nesmy Manigat, ce système souffre d’un manque de continuité pour le faire avancer, aggravé par des politiciens qui utilisent leur influence pour placer des personnes sans compétence dans les lycées afin d’encaisser de l’argent, ce qui représente une forme de rançonnement » (source : lemidi.com, 16 février 2026).
Contrairement à ses allégations, l’observation des faits et des idées de Nesmy Manigat contredit l’auto-bilan élogieux qu’il s’attribue.
Ainsi, au chapitre de ses idées sur la gouvernance de l’Éducation nationale, il y a lieu de rappeler que de Nesmy Manigat prétend frauduleusement avoir mis en oeuvre de nombreuses « réformes » du système éducatif national, y compris avec l’abondant support financier, à dessein complaisant, des institutions de la coopération internationale. L’on observe toutefois qu’aucune de ces prétendues « réformes » n’a abouti à des résultats identifiables, mesurables et durables : sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on cherchera en vain un quelconque document-synthèse qui consigne un modèle managérial de « réforme » du système éducatif national. Sur ce registre majeur, le bilan de la « vedette médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, Nesmy Manigat, est totalement nul et il n’a pas légué au système éducatif national un dispositif standardisé de gestion administrative et financière.
L’on observe également qu’en dépit d’une frénésie toute pavlovienne consistant à s’agiter constamment sur les réseaux sociaux, en dépit de répétitives déclarations relatives à la prétendue « continuité de la réforme Bernard de 1979 » et à l’aménagement du créole dans l’École haïtienne, Nesmy Manigat n’a ni élaboré un « Énoncé de politique linguistique éducative » ni fait adopter par le Parlement la première « Loi d’aménagement constitutionnel des deux langues officielles d’Haïti ». Sur ces registres majeurs, le bilan de Nesmy Manigat est totalement nul et il n’a pas légué au système éducatif national ces deux pièces maîtresses qui devraient être au fondement d’une école haïtienne de qualité et inclusive.
Comme l’expose un article paru en 2018 en Haïti, « L’ancien ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, Nesmy Manigat, attire l’attention sur des défis immenses qui [sont en lien avec] les problèmes fondamentaux du système éducatif haïtien. Deux ans après son départ du ministère de l’Éducation nationale (…), M. Manigat, actuel président du comité de gouvernance du Partenariat mondial pour l’éducation, constate avec déception qu’aucune réforme n’est en marche malgré l’engagement pris par d’importantes personnalités de la société en faveur du « Pacte national pour une éducation de qualité » (voir l’article « Éducation : la réforme ne doit pas attendre », Le National, Port-au-Prince, 30 août 2018). Sans se référer ouvertement dans le même article à son propre bilan, Nesmy Manigat précise ce qui suit : « Nous avons beaucoup zigzagué et perdu du temps, et, aujourd’hui, à part de simples idées de réforme, nous ne pouvons pas dire que le pays suit un véritable plan » (voir l’article « Un Haïtien au cœur de la gouvernance éducative mondiale : Nesmy Manigat promu par le GPE » ou l’éloge de la corruption, du népotisme et de l’impunité », par Robert Berrouët-Oriol, Rezonòdwès, 13 septembre 2025).
Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, il faut encore le préciser, l’on ne trouve aucun document attestant de manière mesurable la réalité des prétendues « réformes » de Nesmy Manigat quant aux objectifs, aux cibles identifiées, aux modalités de mise en œuvre, aux mécanismes de contrôle, aux états financiers, aux audits des états financiers, etc. L’obligation statutaire de reddition des comptes est une dimension managériale et juridique totalement absente de la culture administrative du ministère de l’Éducation et l’on n’en trouve nulle trace dans un quelconque document synthèse sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale.
En réalité, par-delà les effets d’annonce et le « buzz médiatique » propulsés au motif allégué d’une cascade de « réformes » en état comateux sitôt annoncées, quatre traits systémiques caractérisent la gouvernance du système éducatif haïtien sous la houlette de Nesmy Manigat, « vedette médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste :
- l’absence d’une politique linguistique éducative et de règlements d’application devant encadrer l’apprentissage des matières scolaires et celui de l’aménagement du créole dans l’École haïtienne ;
- la propagande délictueuse et le plaidoyer visant l’implémentation du « populisme éducatif » qu’illustrent entre autres l’aventure du LIV INIK AN KREYÒL, le renforcement des attributions et de l’action du Fonds national de l’éducation et la caution politique et administrative accordée au PSUGO ;
- l’absence d’une politique ministérielle de lutte contre la corruption dans le système éducatif haïtien ;
- l’absence des états financiers et l’absence d’audits des états financiers du ministère de l’Éducation nationale, du PSUGO et du Fonds national de l’éducation.
L’on observe que durant l’entrevue accordée à Radio Magik9, Nesmy Manigat ne fournit aucune analyse critique de ces quatre traits systémiques qui caractérisent la gouvernance du système éducatif haïtien dont il a eu la charge à deux reprises. Ce que l’ex-ministre de l’Éducation s’attache à masquer entièrement et volontairement, c’est sa responsabilité directe dans la corruption, le népotisme, le détournement des fonds publics et l’impunité, notamment au PSUGO et au Fonds national de l’Éducation. Il faut encore le rappeler, les 9 organismes placés sous la juridiction politico-administrative et financière du ministère de l’Éducation nationale sont elles aussi sujettes à l’obligation statutaire de reddition des comptes. À titre d’exemple, selon la « Loi portant création organisation et fonctionnement du Fonds national de l’éducation » également connue sous l’appellation « Loi du 17 août 2017 » –elle a été publiée dans Le Moniteur, spécial numéro 30, le 22 septembre 2017–, le ministre de l’Éducation nationale est président du Conseil d’administration du Fonds national de l’Éducation (article 7). Il a l’obligation (article 10) de « définir la politique générale et les objectifs, de superviser les activités, d’approuver le budget annuel du FNE ainsi que les rapports trimestriels sur la situation financière du FNE ». L’article 11 expose que « l’une des réunions du Conseil d’administration est consacrée à l’examen du budget de l’exercice suivant et une autre à l’examen des états financiers de l’exercice précédent ». NOTE – Les 9 organismes placés sous la juridiction administrative du ministère de l’Éducation nationale sont : le Programme national de cantine scolaire (PNCS), l’Unité de coordination et de programmation (UCP), le Bureau du secrétaire d’État à l’alphabétisation (SEA), la Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO (CNHCU), l’École nationale de géologie appliquée (ENGA), l’Institut national de formation professionnelle (INFP), l’Office national de partenariat en éducation (ONAPE), l’École nationale supérieure de technologie (ENST) et le Fonds national de l’éducation (FNE).
Sur le registre de l’opacité managériale et de l’absence de reddition des comptes, l’on observe que l’ex-ministre de l’Éducation Nesmy Manigat a violé la loi, avec constance, durant ses deux mandatures : sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on ne retrace aucun document attestant que ces obligations légales ont été respectées… L’opacité managériale et l’absence de reddition des comptes font partie du dispositif systémique de la corruption dans l’Administration publique haïtienne –et singulièrement au ministère de l’Éducation nationale : ce dispositif a pour pivot central L’INVISIBILISATION DE LA CHAÎNE DE CORRUPTION elle-même indispensable aux opérations de détournement de fonds, à la concussion et au népotisme. L’observation de terrain indique en toute rigueur que ces traits systémiques caractérisent la gouvernance du système éducatif haïtien sous la houlette de Nesmy Manigat, et c’est sur ce mode opérationnel que le PHTK néo-duvaliériste, durant onze ans, a modélisé au plus haut niveau la corruption pourvoyeuse d’une abondante « rente financière d’État » (voir l’article « La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation d’Haïti », par Robert Berrouët-Oriol, Fondas kreyòl, 15 février 2026).
DEUXIÈME PARTIE
« Quand Nesmy Manigat critique l’École… après avoir laissé l’échec s’installer »
Par Axel Jean Ruben,
Site Résistance, 16 février 2026.
Port-au-Prince – Dans une interview récente accordée à Radio Magik9, Nesmy Manigat s’est présenté comme analyste du déclin de l’école haïtienne, dénonçant l’instabilité politique et les ingérences dans le système éducatif. Mais derrière ses diagnostics sévères se cache une réalité incontournable : cet ancien ministre a dirigé le MENFP près de cinq années environ (2014-2016 et 2021-2024), disposant de financements internationaux massifs et de la possibilité de réformes concrètes. Malgré ces ressources, les écoles publiques restent délabrées, les enseignants en souffrance et les enfants privés d’éducation, démontrant que Manigat n’a pas de leçon à donner, il a lui-même échoué.
Des financements importants, des résultats limités
Sous ses administrations, le MENFP n’a pas manqué de ressources. Selon le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE), Haïti a reçu depuis 2008 plus de 118 millions de dollars américains en subventions pour renforcer le système éducatif. Un financement de 19 millions de dollars a été accordé pour le renforcement institutionnel, complété par un autre programme de 23,7 millions de dollars pour la transformation systémique. En avril 2024, le ministère annonçait également la mobilisation de 44 millions de dollars supplémentaires, issus de la GPE, de la Banque interaméricaine de développement et de la Fondation Education Above All, destinés à soutenir les réformes éducatives et améliorer la gestion administrative du système.
Pourtant, sur le terrain, les effets de ces financements restent limités.
Sous la gouvernance de Nesmy Manigat, la réalité dramatique de l’École publique haïtienne n’a pas changé. Près d’un enfant sur quatre, en âge scolaire, restait hors du système. L’insécurité liée aux gangs et à la violence urbaine a accentué cette crise : plus de 1 600 écoles ont été fermées dans plusieurs départements, affectant 243 000 élèves et 7 500 enseignants, incapables d’assurer un apprentissage régulier.
Pour ceux qui réussissaient à s’inscrire, la scolarité restait semée d’embûches. Parmi les enfants qui commençaient l’école primaire, seulement 60 % achevaient réellement leur cycle, avec des taux de décrochage particulièrement élevés dès les premières classes. Les infrastructures publiques, déjà très limitées étaient souvent délabrées, surchargées et dépourvues de matériel pédagogique, rendant l’enseignement inefficace et pénalisant des générations entières.
Ainsi, sous la direction de Manigat, la promesse d’une École publique accessible et de qualité n’a jamais dépassé le stade des discours et des annonces ministérielles. Les chiffres ne mentent pas : pour des centaines de milliers d’enfants haïtiens, l’école n’était pas un droit mais une lutte quotidienne pour un apprentissage minimal.
Une partie des ressources disponibles n’a pas été transformée en résultats tangibles sur le terrain. Les écoles publiques restent sous-financées, les enseignants subissent des retards de paiement, et la qualité de l’enseignement demeure faible.
Des syndicats critiques et méfiants
Les syndicats ont toujours suivi de près la gestion de Manigat. Dès sa nomination en novembre 2021, plusieurs organisations — comme la Coordination des directeurs d’écoles de Pétion-Ville (CODEP), le Collectif des éducateurs pour lerRenouveau de léÉducation en Haïti (CEREH) et la Coalition des leaders pour le respect du droit à l’éducation gratuite des enfants haïtiens (COLREDHA) — ont exprimé leur opposition à son retour, dénonçant un bilan passé jugé insuffisant et la gestion imparfaite de financements essentiels, notamment 9,9 millions de dollars du GPE pendant la crise de la COVID-19.
En 2024, la Plateforme haïtienne des organisations de travailleurs en éducation (PHOTE) a publié un rapport très critique, affirmant que les projets de Manigat n’avaient aucun impact tangible sur la majorité des écoles publiques. Les enseignants n’ont également jamais cessé les mouvements de grève répétés pour réclamer :
- la régularisation de leur statut ;
- le paiement d’arriérés de salaires parfois vieux de plus de 24 mois ;
- et de meilleures protections sociales.
Ces revendications sont restées en grande partie insatisfaites, malgré des promesses ministérielles et des accords signés. Les syndicats ont souvent dénoncé une politique de Nesmy Manigat centrée sur les annonces administratives plutôt que sur les réalités du terrain.
Des problèmes structurels persistants
Malgré ses projets de réforme : extension du cycle fondamental à neuf années, instauration du permis d’enseigner, réduction du nombre d’examens officiels, le système éducatif n’a pas connu de transformation structurelle durable. Les écoles demeurent délabrées, les manuels pédagogiques insuffisants, et les enseignants sous-qualifiés ou en situation précaire. Environ 243 000 élèves ont été directement affectés par la fermeture d’écoles.
Si l’instabilité politique est réelle, elle ne saurait suffire à justifier l’absence de résultats. Gouverner, même dans la crise, exige de produire des mécanismes de résilience institutionnelle. Après près de cinq années cumulées au MENFP et des dizaines de millions de dollars de financements internationaux mobilisés, Nesmy Manigat ne peut se présenter aujourd’hui uniquement comme critique de l’échec du système.
L’éducation haïtienne est en crise structurelle. Elle exige des résultats concrets et la responsabilité assumée de ceux qui l’ont dirigée. Et lorsqu’on a occupé la fonction, la première leçon à donner est celle de l’autocritique, pas celle du jugement sur les échecs d’autrui.
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