Les États-Unis serrent nos boulons pendant que nous nous disputons la pomequette du gâteau. L’image est brutale, presque triviale, mais elle dit l’essentiel : pendant que les grandes puissances ajustent leurs vis stratégiques, rationalisent leurs politiques migratoires, redessinent leurs priorités sécuritaires, nous fragmentons ce qui reste de cohérence nationale.
J’ai récemment parcouru les profils des ministres de plusieurs pays de la Caraïbe et de l’Amérique du Nord. Ce ne sont pas des sociétés parfaites. Mais on y décèle une constante : compétence, trajectoire, expertise sectorielle, vision stratégique. On y nomme rarement “n’importe qui” à “n’importe quoi”. Chez nous, trop souvent, la fonction précède la qualification ; la loyauté remplace la compétence ; l’équilibre partisan supplante l’intérêt public.
Alors le pays cesse d’être projet pour devenir partage.
Il devient gâteau. Puis pomequette. Puis surette. Puis comparette.
Nous ne pensons pas l’État comme une architecture à consolider, mais comme une manne à distribuer. Et pendant que nous arbitrons des postes, d’autres arbitrent notre avenir.
Le contexte international est sans ambiguïté. Les politiques migratoires se durcissent. Les transferts financiers sont scrutés. Les régulations bancaires deviennent plus contraignantes. Les marges de manœuvre de la diaspora se resserrent. Ce n’est pas une théorie, c’est une mécanique géopolitique. Quand une grande puissance décide de contrôler les flux humains, financiers, symboliques. elle le fait avec méthode.
Or, notre économie repose en grande partie sur ces flux. Les transferts de la diaspora soutiennent des familles, financent des études, alimentent la consommation et compensent les défaillances structurelles de l’État. Si ces boulons se serrent davantage, c’est toute la vulnérabilité sociale qui se trouve exposée.
Et que faisons-nous pendant ce temps ?
Nous discutons de partage ministériel. Les Chroniqueurs politiques trouvent que c’est beau. Nous fragmentons les directions générales.
Nous transformons la gouvernance en négociation permanente. La tragédie n’est pas l’absence de ressources.
La tragédie est l’absence d’orientation. Car tout pourrait être différent.
Haïti possède une diaspora hautement qualifiée. Elle compte des médecins, des ingénieurs, des juristes, des économistes, des experts en politiques publiques, des spécialistes en finances publiques et en administration. Elle dispose d’un capital humain immense. À l’intérieur même du pays, il existe des cadres compétents, souvent marginalisés par les logiques partisanes. Nous avons l’intelligence. Nous avons l’expérience. Nous avons même la mémoire historique d’un peuple qui a su défier l’ordre mondial.
Ce qui nous manque, c’est la décision collective de faire pays.
Faire pays, c’est concevoir les politiques publiques avant de distribuer les portefeuilles.
C’est définir une stratégie avant de nommer les ministres. C’est privilégier la compétence avant l’appartenance.
Ma douleur s’amenuise chaque fois que je réalise ce que nous pourrions accomplir si nous le voulions vraiment. Parce que le potentiel est là, presque insolent. Mais cette consolation est fragile : elle se heurte à notre obstination collective, à cette tentation de court terme qui nous éloigne des réformes structurelles.
Nous sommes à un moment charnière. Les décisions externes se prennent sans nous. Les contraintes se renforcent. Les marges se réduisent. Et pourtant, l’essentiel demeure entre nos mains : la qualité de notre gouvernance.
Si nous commencions aujourd’hui réellement à exiger compétence, rigueur et vision ; si nous acceptions de placer l’État au-dessus des factions ; si nous comprenions que le pays n’est ni gâteau ni pomequette, mais maison commune ; alors les boulons serrés de l’extérieur cesseraient d’être des menaces pour devenir des incitations à nous structurer.
Mais si nous persistons à confondre partage et gouvernance, demain ne sera pas simplement difficile. Il sera irréversible.
Car un pays ne meurt pas seulement quand il est attaqué. Il meurt quand il renonce à se penser. Et le plus grand danger n’est peut-être pas que d’autres serrent nos boulons. Le plus grand danger serait que, pendant ce temps, nous continuions à nous battre pour les miettes.
Yves Lafortune, Atlanta Georgia, le 2 Mars 2026
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