L’Edito du Rezo
A moins d’un mois de l’échéance du 7 février 2026, le communiqué publié le 9 janvier par le Groupe des personnalités « éminentes » de la Communauté des Caraïbes s’inscrit dans une continuité diplomatique qui, en Haïti, a progressivement perdu sa force prescriptive. En réitérant l’appel à un consensus entre acteurs nationaux, – des copains-coquins – autour d’un mécanisme de transition alternatif, l’organisation régionale reconduit une démarche de bons offices sans procéder à une appréciation rigoureuse des effets politiques néfastes, institutionnels et sécuritaires de son implication depuis avril 2024.
Le bilan humain de l’année 2025, désormais documenté par le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti et recoupé par les données du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, confère à ce communiqué une portée tragiquement dissonante. Les rapports trimestriels font état de plus de 3 100 personnes tuées entre janvier et juin 2025, auxquelles s’ajoutent au moins 1 200 morts supplémentaires entre juillet et septembre, sans que les chiffres consolidés du dernier trimestre ne soient encore définitivement arrêtés. Le croisement de ces données permet d’établir qu’au-delà de 4 300 personnes ont perdu la vie en 2025 du fait des violences armées, des affrontements entre groupes criminels et de l’effondrement des capacités de protection de l’État. Ce chiffre, prudent et minimal, inscrit l’année 2025 parmi les plus meurtrières de l’histoire récente du pays hors contexte de conflit armé international.
Or, cette hécatombe s’est produite sous une architecture institutionnelle directement issue de la médiation régionale : un Conseil présidentiel de transition composé de neuf membres, assisté successivement de deux Premiers ministres, sans légitimation électorale ni mécanisme effectif de responsabilité politique et de reddition de comptes. Cette configuration n’a ni rétabli le contrôle territorial de l’État ni permis l’organisation du moindre scrutin. Le constat formulé le 6 janvier par l’ambassadeur de France, reconnaissant publiquement l’absence d’amélioration sécuritaire, confirme l’échec empirique de cette transition pilotée et prolongée avec l’aval de la CARICOM en mission.
La priorité accordée sournoisement aux festivités pré-carnavalesques, appelées à débuter le 18 janvier, ainsi qu’à d’éventuels déblocages de fonds publics sans cadre de reddition des comptes, met en évidence une rupture entre la gravité de la situation humaine et la communication des autorités de facto. Cette priorisation de l’événementiel festif, dans un contexte de mortalité massive et de vacance démocratique, interroge directement la rationalité de l’action publique et la responsabilité juridique d’un pouvoir exerçant hors de tout mandat populaire et légitime.
Les engagements précédemment annoncés viennent renforcer cette incohérence. Lors de son intronisation à la Primature, le 11 novembre 2024, Alix Didier Fils-Aimé avait annoncé le rétablissement de la sécurité et la tenue d’élections en 2025. Non seulement ces échéances n’ont pas été respectées, mais l’année écoulée a été marquée par l’aggravation de l’insécurité et par une succession de scandales financiers. L’affaire de la Banque Nationale de Crédit, impliquant un spectaculaire braquage et révélant des failles systémiques de gouvernance, a cristallisé aux yeux de l’opinion publique la persistance de la corruption et de l’impunité qui caractérisent la transition depuis avril 2024 et ou bien avant cette période.
Dans ce contexte, l’appel renouvelé de la CARICOM au dialogue soulève une interrogation fondamentale de droit politique comparé et de responsabilité internationale. Peut-on raisonnablement envisager de reconduire, sous une forme ou une autre, les mêmes acteurs institutionnels après une année ayant coûté la vie à plus de quatre mille citoyens ? Dans quel État au monde accepterait-on que des dirigeants demeurent au pouvoir après que des milliers de leurs concitoyens ont été tués par balles, enlevés ou assassinés par des groupes armés, sans reddition de comptes ni sanction politique, ni procès suivi de condamnation ?
À l’approche du 7 février, comme l’a rappelé Josué Renaud, aucun des membres du Conseil présidentiel de transition — y compris le Premier ministre — ne saurait prétendre à une prolongation de légitimité. La CARICOM ne peut ignorer cette réalité : la formule transitoire qu’elle a accompagnée a échoué. Elle n’est plus en mesure de conduire le pays vers des élections libres et honnêtes, tant le gouvernement de doublure demeure enlisé dans la corruption, l’impunité et l’effondrement de la responsabilité publique. L’enjeu ne se situe plus dans la réitération du dialogue comme principe abstrait, mais dans l’exigence d’une discontinuité institutionnelle avec un dispositif dont la crédibilité politique et morale a été irrémédiablement compromise par des milliers de morts.
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