Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 21 Février 2026
Il y a des silences qui tuent plus sûrement que les balles. Il y a des complicités feutrées plus dangereuses que les fusils d’assaut.
Et il y a des élites qui, sous couvert de savoir, deviennent les architectes invisibles de la ruine nationale.
J’accuse.
J’accuse l’élite intellectuelle haïtienne d’avoir abandonné le peuple au moment précis où sa voix était la seule arme capable de briser l’impunité.
J’accuse ces docteurs, ces juristes, ces recteurs, ces pasteurs, ces sociologues, ces artistes, ces experts autoproclamés — confortablement installés dans les colloques climatisés et les forums financés — d’avoir laissé le pays sombrer dans l’abîme pendant qu’ils dissertaient sur la théorie.
Haïti ne souffre pas seulement de la corruption politique.
Haïti souffre d’un effondrement moral et stratégique de son intelligence collective. Et cela, personne n’ose le dire avec brutalité. Je vais le dire.
Santé : le serment trahi
Le système de santé haïtien est un champ de ruines. L’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti — symbole de la médecine publique — est devenu l’illustration tragique d’un État en coma avancé. Matériel défectueux. Manque de médicaments. Personnel épuisé. Patients abandonnés.
Mais la question que personne ne pose est la suivante : Où est la corporation médicale ?
Où sont les doyens ? Où sont les professeurs titulaires ? Où sont les spécialistes formés à Cuba, en France, au Canada ?
Ils savent. Ils connaissent les chiffres. Ils maîtrisent les diagnostics structurels. Pourtant, combien ont levé la voix avec constance ? Combien ont organisé une grève nationale éthique, non pas pour leurs primes, mais pour la refondation du système ?
Une partie de l’élite médicale a préféré s’exiler. Une autre a préféré s’adapter au privé lucratif. Une autre encore s’est accommodée des ONG, devenant consultante humanitaire permanente dans un pays maintenu artificiellement malade.
J’accuse cette intelligentsia sanitaire d’avoir transformé la crise en carrière.
Pendant ce temps, les femmes meurent en couches. Les enfants meurent de diarrhée. Les hôpitaux sont pillés. Et le silence académique continue.
Droit : la science juridique prostituée
Le droit, en théorie, est l’architecture de la justice. En Haïti, il est devenu le camouflage de l’impunité.
Le Palais de Justice de Port-au-Prince est le théâtre d’une tragédie lente : dossiers disparus, juges menacés, procès interminables. Mais les juristes savent. Les constitutionnalistes savent. Les professeurs de droit savent que l’État est en violation permanente de ses propres textes.
Où est l’indignation structurée ? Où sont les manifestes juridiques signés par 200 professeurs dénonçant l’effondrement institutionnel ? Où est la doctrine courageuse ? L’élite du droit a préféré commenter les crises au lieu de les affronter. Elle rédige des analyses savantes dans des revues confidentielles pendant que les gangs remplacent les tribunaux.
Les facultés de droit continuent d’enseigner la séparation des pouvoirs dans un pays où les pouvoirs sont capturés, fragmentés, instrumentalisés.
J’accuse cette élite juridique d’avoir normalisé l’anormal. En refusant de transformer leur savoir en résistance active, ils ont laissé la rue devenir le seul tribunal.
Éducation : la fabrique de l’échec
Le pays qui ne lit pas ne pense pas. Le pays qui ne pense pas obéit.
L’Université d’État d’Haïti devait être le laboratoire de la renaissance intellectuelle. Elle est devenue le miroir de l’improvisation nationale. Programmes obsolètes. Recherche quasi inexistante. Production scientifique marginale. Fuite massive des cerveaux.
J’accuse les recteurs successifs d’avoir administré la survie au lieu de concevoir la révolution académique.
J’accuse les enseignants universitaires d’avoir accepté des conditions indignes sans exiger une réforme radicale.
J’accuse l’élite pédagogique d’avoir formé des diplômés sans esprit critique, incapables de contester les structures mafieuses.
On produit des licenciés, des maîtrisards, des docteurs —
mais combien produisent de la pensée stratégique pour Haïti ? Les colloques s’enchaînent. Les rapports dorment. Les bibliothèques sont vides.
Pendant ce temps, les écoles communautaires tombent sous le contrôle indirect de groupes armés. Et l’élite éducative parle de « résilience ». La résilience n’est pas une politique publique. C’est un mot de consolation.
Culture : l’intelligence anesthésiée
Haïti est une puissance culturelle. Mais sa production critique s’est affaiblie. Où sont les écrivains incendiaires ? Où sont les dramaturges qui mettent en scène la vérité nue ? Où sont les intellectuels publics qui dérangent quotidiennement ?
L’élite culturelle s’est souvent réfugiée dans l’esthétique au détriment du politique. On célèbre la mémoire. On commémore les héros. On déclame la révolution de 1804.
Mais on hésite à nommer les responsables contemporains. La culture devient parfois une zone de confort symbolique : festivals financés, conférences internationales, réseaux diplomatiques. J’accuse cette intelligentsia culturelle d’avoir édulcoré le combat.
Un pays en crise ne peut pas se contenter de métaphores élégantes. Il a besoin de vérité brutale.
Religion : la chaire complice
La religion est l’institution la plus influente du pays. Chaque dimanche, des milliers de citoyens écoutent des sermons.
Mais combien de prédications dénoncent explicitement la corruption systémique ? Combien d’églises refusent les dons suspects ? Combien de pasteurs et de prêtres défient publiquement les chefs de gangs ?
L’élite religieuse parle de bénédiction individuelle pendant que la structure collective s’effondre. Elle promet le ciel et ignore l’enfer social.
J’accuse cette élite spirituelle d’avoir réduit la foi à une consolation privée.
Une nation ne se sauve pas uniquement par la prière. Elle se sauve par l’action morale organisée.
L’élite et la peur
Pourquoi ce silence ? La peur.
La dépendance financière. La proximité avec le pouvoir. Le désir de préserver son statut.
Une partie de l’élite intellectuelle haïtienne est prise dans un système de cooptation.
Consultations internationales. Postes administratifs. Subventions. Invitations diplomatiques. On critique à voix basse. On analyse en privé. On murmure dans les salons. Mais on ne mobilise pas.
Le mal du pays : une responsabilité partagée mais hiérarchisée
Oui, les politiciens ont une responsabilité immense. Oui, les gangs terrorisent. Oui, la communauté internationale a ses calculs. Mais l’élite intellectuelle n’est pas innocente.
Dans toutes les grandes transformations historiques, ce sont les penseurs qui ont ouvert la voie.
En Haïti, la pensée critique s’est fragmentée, professionnalisée, parfois marchandisée. On est devenu expert en diagnostic. On a cessé d’être acteur du changement.
Ce que devrait être l’élite
Une élite véritable : défend la vérité, même au prix du confort. Organise des plateformes de mobilisation structurée. Produit des propositions concrètes et contraignantes. Refuse la normalisation de l’illégalité. Éduque à la désobéissance civique face à l’injustice. Elle ne s’adapte pas au chaos. Elle le combat.
J’accuse, mais j’appelle
Ce texte n’est pas une condamnation définitive. C’est une sommation morale. L’élite intellectuelle haïtienne peut encore choisir : continuer à analyser l’effondrement
ou devenir le moteur de la reconstruction. Le pays n’a plus le luxe du silence académique.
Il faut des manifestes. Il faut des coalitions interprofessionnelles. Il faut des états généraux véritables. Il faut une insurrection intellectuelle.
Haïti ne mourra pas seulement par les armes. Elle peut mourir par l’abandon des consciences éclairées.
J’accuse, parce qu’aimer son pays exige parfois de frapper fort. Et je frappe. Parce qu’un peuple trahi par ses élites mérite au moins une chose : la vérité sans anesthésie.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
mompointreynoldson@gmail.com
WhatsApp +50937186284
J’aime ça :
chargement…