L’Edito du Rezo
Dans un échange frontal avec Super Mario, le défenseur des droits humains Pierre Espérance expose, sans détour, les raisons structurelles et opérationnelles pour lesquelles le chef de gang Barbecue (BBQ) n’a pas été interpellé lors des opérations d’envergure menées à Delmas 6 par la police. Son analyse met en cause la cohérence stratégique, les fuites d’informations et l’absence de volonté politique réelle, relançant une interrogation centrale : peut-on encore parler de rétablissement de la sécurité en Haïti lorsque les figures les plus redoutées du banditisme continuent d’échapper aux forces de l’ordre et de maintenir des populations entières sous contrainte armée ?
Peut-on soutenir, sur un plan analytique rigoureux, l’hypothèse d’un retour définitif de la sécurité en Haïti alors que les principaux chefs de gangs — Barbecue (BBQ), Izo 5 Segond, Vitelhomme Innocent, Lanmò San Jou, entre autres — demeurent en liberté et continuent d’exercer un contrôle territorial avéré ? Les communiqués laconiques du gouvernement de doublure et d’un directeur général de la police « en mission commandée », évoquant des opérations conjointes avec les Forces armées et des unités spécialisées, ne suffisent pas à étayer une telle affirmation. L’absence de données vérifiables relatives à l’arrestation ou à la neutralisation effective des centres de commandement criminels fragilise la crédibilité institutionnelle du discours sécuritaire.
À cette fragilité s’ajoute le contentieux persistant des enquêtes inachevées portant sur des crimes et exactions massives attribués aux groupes armés. Des massacres documentés à Kenscoff, à Pont-Sondé, dans la zone du Wharf de Port-au-Prince, ainsi que dans des localités de Cabaret, n’ont donné lieu ni à des procédures judiciaires abouties ni à des poursuites crédibles contre les auteurs présumés. La documentation disponible, notamment celle compilée par des médias et plateformes indépendantes, met en évidence une continuité de l’impunité incompatible avec toute prétention à la restauration de l’ordre public.
Les informations relatives à l’usage de drones dans certaines opérations, supposément dirigées contre des refuges de chefs armés, introduisent par ailleurs un débat juridique et éthique majeur. Selon des défenseurs des droits humains à Port-au-Prince, les cibles visées auraient été désertées en amont, tandis que des civils auraient subi les conséquences de ces actions. L’État n’a produit ni enquêtes publiques indépendantes ni évaluations transparentes des dommages, ce qui interroge le respect des principes de proportionnalité, de précaution et de protection des populations non combattantes consacrés par le droit international.
L’écart persistant entre la narration sécuritaire officielle et l’expérience sociale vécue par les populations affectées alimente une crise profonde de légitimité. Le Conseil présidentiel de transition continue d’annoncer une amélioration imminente de la situation, sans résultats mesurables ni responsabilité politique clairement assumée, à l’approche de l’échéance du 7 février. La non-finalisation des enquêtes sur les massacres et la mise en sommeil des dossiers judiciaires renforcent l’idée d’un État plus enclin à proclamer qu’à démontrer.
Dans ces conditions, l’affirmation d’un rétablissement de la sécurité ne repose ni sur des captures emblématiques, ni sur la consolidation de l’appareil judiciaire, ni sur la reconnaissance institutionnelle des victimes. Elle relève davantage d’une construction discursive que d’un constat empiriquement étayé.
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