Changer l’heure dans un pays plongé dans l’obscurité
Port-au-Prince — Une nouvelle note de presse est sortie du Palais national. Non pas pour annoncer une réforme de l’État, ni pour présenter une mesure capable de modifier la vie quotidienne d’une population plongée dans l’insécurité et la pénurie d’électricité. La présidence d’Haïti — désormais sans président — rappelle simplement que l’heure nationale avancera de 60 minutes le dimanche 8 mars 2026 à deux heures du matin. Voilà donc l’une des rares décisions administratives qui semble encore fonctionner dans l’appareil d’État.
La note signée par la secrétaire générale de la Présidence, au service exclusif de Laurent Saint-Cyr et d’Alix Didier Fils-Aimé, renvoie à un arrêté du 7 mars 2012 que l’administration de René Préval avait pourtant abrogé. Selon ce texte, les aiguilles de l’horloge nationale devraient être avancées afin d’entrer dans le régime dit de l’heure d’été. Une interrogation élémentaire demeure toutefois : l’administration saisit-elle réellement la logique historique et énergétique qui, ailleurs, fonde l’application de cette mesure ?
Dans plusieurs États du monde, la modification saisonnière de l’heure repose sur une logique d’économie d’énergie et d’organisation industrielle. Mais ces conditions existent-elles encore en Haïti ? Depuis des années, de vastes zones du pays — des Gonaïves au Cap-Haïtien — vivent avec une électricité rare ou inexistante. Changer l’heure nationale ne modifie ni la production d’énergie ni la disponibilité du courant. L’effet concret demeure presque nul.
L’écart apparaît encore plus manifeste à l’observation de l’environnement régional. La République dominicaine maintient une politique horaire stable. Porto Rico ne procède à aucune modification des horloges. Aux États-Unis également, plusieurs juridictions — notamment l’Arizona et Hawaï — refusent d’appliquer le mécanisme saisonnier de modification de l’heure. L’argument d’un alignement automatique sur New York ou sur certains partenaires commerciaux ne saurait dès lors être considéré comme une règle générale.
Autrefois, certains justifiaient ce mécanisme par des considérations relatives au transport aérien et à la synchronisation des horaires internationaux. Or, depuis près de deux années, l’aéroport international Toussaint Louverture ne reçoit plus, de manière régulière, les principaux transporteurs américains, canadiens ou français. Son fonctionnement demeure intermittent et les flux aériens restent fortement limités en raison des contraintes sécuritaires. L’argument logistique apparaît, dans ces conditions, largement caduc.
Ainsi, pendant que les institutions vacillent et que l’État peine à assumer ses attributions fondamentales, la présidence d’Haïti — dépourvue de chef de l’État légitime et constitutionnel — continue de publier, à intervalles espacés, des notes administratives relatives au déplacement des aiguilles de l’horloge nationale. Ce geste bureaucratique traduit un pouvoir réduit à administrer le temps, incapable de gouverner réellement un pays qui s’enfonce dans la corruption et l’impunité, tout en négligeant l’établissement d’un véritable État de droit..
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