Le mot “Conzé” résonne dans la mémoire collective haïtienne comme un symbole de trahison. Il désigne celui qui, pour un poste, pour un passeport diplomatique, pour une enveloppe, choisit d’abandonner les siens au profit des intérêts étrangers. Mais aujourd’hui, alors que Haïti s’enlise dans un chaos orchestré, il faut le dire clairement : nos dirigeants ont dépassé le statut de Conzé. Ils sont devenus des agents actifs de la dépossession nationale, des facilitateurs de notre asphyxie historique (le CPT, un coup de couteau historique répété). DOMAGE!
Depuis l’assassinat non élucidé du président Jovenel Moïse en 2021, Haïti est dirigée par une série de coalitions improvisées, de conseils de transition non élus, et d’accords politiques souvent dictés depuis l’extérieur (sak te CARICOM lan? C’est quoi ce foutu CARICOM, à se mêler de nos affaires internes?). Le Conseil présidentiel actuellement en place, censé représenter une sortie de crise (Manti sou manti), incarne en réalité la prolongation d’un pouvoir déconnecté, clientéliste, et profondément corrompu (pwojè leta konyea se asenisman: lajan kab bwase).
Dans ce vide institutionnel, les gangs sont devenus les nouveaux maîtres de la capitale, sinon du pays. Port-au-Prince, La ville la plus importente du pays, est fragmentée en zones contrôlées, l’économie informelle est rackettée, et la population vit sous la menace permanente de la violence armée. L’État, lui, est absent. Pire encore, il semble complice (Chèf gang gen mèt yo nan leta). Kaka voye, Nou mêlé! (On est dans le cul!). L’état n’a pa pu déclarer ces gangs de « Terroristes » leta ladanl, ti pèp vann lan zobop.
À 200 ans de la dette de l’indépendance, imposée par la France à Haïti en 1825. Une dette injuste, immorale, qui obligea le premier État Noir libre du monde a indemnisé ses anciens maîtres pour avoir osé briser ses chaînes. Ce fardeau économique a saigné Haïti pendant plus d’un siècle, hypothéquant son développement dès sa naissance (aujourd’hui, le pays se meurt). Sil pa mouri!
Ce ne sont pas seulement les puissances étrangères qui ont maintenu ce joug. Ce sont aussi des « élites » (je suis obligé d’utiliser ce mot, podyab) locales, prêtes à collaborer, à pactiser, à vendre leur honneur, pour maintenir leur privilège. Cette logique perdure aujourd’hui, dans la manière dont nos dirigeants traitent avec les bailleurs internationaux, les compagnies, les ONG, déconnectés des réalités locales.
Face à cette trahison systémique, d’autres modèles africains et caribéens montrent qu’un autre leadership est possible. Thomas Sankara, au Burkina Faso, avait refusé de payer la dette coloniale, affirmant que « la dette ne peut pas être remboursée parce que si nous ne payons pas, nos créanciers ne mourront pas. Par contre, si nous payons, c’est nous qui mourrons. » Il fut assassiné pour son audace.
De plus, Nelson Mandela, en Afrique du Sud, malgré 27 ans de prison, sortit avec une volonté de réconciliation mais jamais de soumission. Il refusa de livrer son peuple à l’apartheid économique post-libération. Et aujourd’hui encore, le capitaine Ibrahim Traoré, au Burkina Faso, redonne espoir à une jeunesse africaine fatiguée des marionnettes politiques. Il parle de souveraineté, de dignité, et agit en conséquence — sans se plier aux injonctions néocoloniales.
Où sont les Sankara ou Traoré haïtiens? Où sont les voix qui défendent l’intérêt national avant les privilèges de quelques familles politiques ? Où sont les femmes et hommes d’État prêts à dire non à la recolonisation économique et à la balkanisation sociale de notre pays ?
Une élite démissionnaire (sans honte), un peuple ajenou pendant que les universités ferment, que les enfants sont livrés aux gangs, que les hôpitaux ne peuvent plus soigner, que malgré tout, nos dirigeants multiplient les voyages à l’étranger, « discutent » avec les puissances complices de notre effondrement, pendant qu’ils s’enrichissent au nom de la coopération internationale.
Haïti devient une zone d’expérimentation humanitaire, une république sous perfusion, administrée sans âme. Mais le peuple haïtien n’a pas dit son dernier mot. Il a connu l’esclavage, les guerres d’indépendance, les dictatures, les occupations. Et toujours, il s’est relevé. Dans les quartiers populaires, dans les campagnes abandonnées, dans les mouvements citoyens, l’esprit de Dessalines vit encore.
La vérité est là : Haïti n’a pas besoin de sauveurs étrangers. Elle a besoin de dirigeants intègres, enracinés, courageux. De femmes et d’hommes capables de dire non, capables de résister. Non pas pour se faire une image, mais pour libérer une nation.
Dr. Pierre Balthazar
Sociologue et Urbaniste
Pbalthazar@kbcc.cuny.edu
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