Dix-huitième extrait, chapitre XVI de L’inconnu de Mer Frappée

Dix-huitième extrait, chapitre XVI de L’inconnu de Mer Frappée

par Robert Lodimus

Chapitre XVI

LA CHASSE AU COMMUNISME

     « Pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l’homme devient la source de son malheur », écrit Goethe dans « Les Souffrances du jeune Werther »? S’organiser pour vivre ensemble, accepter les idées progressistes qui exhortent à partager équitablement ce que la nature met gratuitement à notre disposition ne devrait pas causer tant de chagrins et soulever tant d’inimitiés et d’aversions parmi les créatures pensantes. La seule source de bien-être pour les êtres humains est de réapprendre à vivre ensemble. Si l’humanité se porte mal, si les rivières, les étangs, les fleuves, l’océan sont devenus rouges de violence et de sang, c’est bien parce que le monde se divise en deux : les forts et les faibles, les dominants et les dominés. Les forts, les dominants, déclarent la guerre, tuent, pillent, dépouillent et esclavagent. Les faibles, les dominés, abdiquent, se soumettent, abandonnent, fuient ou crèvent dans les mornes et les vallées. En clair, cela s’appelle l’injustice sociale, l’inégalité économique. Il s’agit d’un système de « vautourisation » globalisé érigé par les pays colonialistes, et qui continue de dérégler, de désarticuler le mode de vie originelle des terriens vulnérables. Les aigles, les rois du ciel, se sont réservé les droits de collaborer entre eux, de négocier, de s’allier, de partager les êtres et les choses, la lune et le soleil, d’anéantir des populations entières afin de préserver leurs intérêts. C’est cela, le « capitalisme » : s’octroyer la liberté de s’enrichir, de paupériser et d’appauvrir. Le livre de Susan George, « Comment meurt l’autre moitié de la planète », est venu expliquer plus tard tout le processus mis en place par un groupe de vautours en vue de déshériter les masses populaires, de prolétariser les paysans. Et lorsque les « bons samaritains » se mettent debout pour expliquer aux victimes surexploitées le sens des « Libertés » et le fondement des « Droits », ils deviennent tout de suite des animaux à traquer et à abattre par les « chacals » : ces « tueurs » anonymes et silencieux au service des États bourgeois. Pourtant, ce qu’ils prêchent, et proposent, c’est le retour à l’ère génésienne : une terre sans frontières, sans propriété privée, avec des arbres fruitiers, des produits vivriers, de l’eau en grande quantité pour tous. À chacun donc selon ses besoins. Pourquoi les individus sont-ils obligés d’être esclaves du « Capital » pour se procurer quelques tasses de riz, des portions réduites de haricots, quelques livres de fruits et de légumes pour ne pas mourir de faim, alors que tout ce qui existe dans la nature a été créé logiquement pour eux. 

     Beaucoup de camarades sont torturés, assassinés, fusillés, pendus pour avoir revendiqué les richesses de la terre au nom des pauvres. C’est cela, le « communisme » : réapproprier les biens matériels de l’univers, les redistribuer honnêtement, équitablement, afin que chacun puisse en disposer librement et utilement. Sans distinction de sexe. De race. De religion. Et de couleur. Bref, sans aucune forme d’exclusivisme. Il est tout à fait normal que des voix s’élèvent pour dénoncer la privatisation de l’eau dans les pays de l’Amérique du Sud, pour combattre la confiscation des terres en Afrique par les multinationales nord-américaines, pour condamner le poids insupportable de la dette internationale qui gruge les revenus déjà maigres des familles misérabilisés, pour freiner les dictatures politiques qui accordent des visas d’expropriation aux capitaux assassins au détriment des populations indigènes. Patrice Lumumba, Abdul Karim Qasim dit général Kassem, Omar Torrijos… furent assassinés pour avoir eu le courage de défendre les intérêts nationaux contre la rapacité des États impérialistes et la gourmandise des multinationales. 

     Le « communisme » est devenu un mal qui déclenche la terreur des États-Unis. Les dirigeants de ce pays considèrent les marxistes-léninistes, les trotskistes, les maoïstes, les castristes comme des « cafards ». N’importe quel individu sadique peut se permettre de les fouler au pied, de les écraser. Sans procès. Sans remords. Sans hésitation. En public. Et en toute impunité. 

     Les paysans haïtiens, les familles haïtiennes nécessiteuses sont nés avec le sang du socialisme dans leurs veines. D’ailleurs, c’est l’une des raisons qui les font survivre. Ils fonctionnent en communauté. Aucune théorie marxienne, hégélienne, léninienne ne leur a été inculquée. Pour sarcler leurs lopins de terre, creuser des canaux d’irrigation, ne se mettent-ils pas ensemble ? Pour construire leurs cases, ils en font pareil. Ils se partagent du sel, de l’huile, du savon, du maïs, du petit-mil, etc. Ils ont développé une forme d’« ensemblisme » qui s’apparente étrangement à la philosophie et l’idéologie du marxisme qui fait trembler les capitalistes. C’est peut-être pour cela que beaucoup de paysans sont accusés de « communistes » et décèdent injustement dans les prisons du tyran François Duvalier. 

     Ce matin-là, mon ami Hughes et moi avions séché les cours de mathématiques et de géographie. Nous avions traversé la ville à bicyclette pour nous rendre à Mer Frappée. Il faut dire que l’idée venait de moi. Et Hughes était tombé tout de suite d’accord. Chemin faisant, nous croisions des passants et des sauniers qui nous dévisageaient curieusement, car c’était une journée de classe régulière. Nous étions en plein mois de février et les travailleurs journaliers qui s’adonnaient à cette activité dans les zones saunantes curaient les bassins afin d’accélérer le processus de cristallisation. Nous sommes allés nous installer dans une vieille chaumière abandonnée qui servait avant de salorge lors de la récolte du sel marin. Le sel est un produit vital pour l’univers. Les pays qui en produisent ne devraient pas se retrouver dans la queue des sociétés planétaires : nous parlons naturellement en termes des moyens d’accumulations de richesses économiques. Pourtant, les travailleurs que nous rencontrions à Mer Frappée et qui exerçaient le métier lié à la saunaison paraissaient les plus mal-en-point des continents. Pieds nus, vêtements sales et déguenillés, ils étaient devenus encore plus foncés, goudronnés même, sous le soleil de plomb qui leur torturait la peau à longueur de journée. 

     Nous étions assis, chacun, dans un coin de la bicoque sur un petit volume de paille sèche, probablement qui n’a pas été utilisée avant la dernière saison. Elle craquait sous notre poids, chaque fois que nous effectuions des gestes brusques pour changer de position ou pour tourner les pages de nos bouquins. Subitement, nous entendions une voix effrayante et autoritaire qui nous a fait sursauter: 

    – Ne bougez pas! Vous êtes en état d’arrestation! 

     Avant même que nous ayons pu réagir, les deux militaires ont fait irruption dans la baraque. Ils se sont approchés de nous et ont pointé leurs fusils dans notre direction, oubliant qu’ils avaient devant eux deux adolescents de quatorze ans, désarmés et inoffensifs. 

     – Gardez les mains bien en vue au-dessus de votre tête! Nous savons que vous êtes des rebelles, et vous complotez pour renverser le gouvernement à vie du peuple. D’après ce que nous entendons dire, vous êtes des communistes. Pourquoi ne partez-vous pas à Cuba ? Nous allons vous conduire à la caserne et vous faire fouetter comme les Romains et les Juifs ont flagellé le Christ. Vous ne pourrez jamais plus vous asseoir sur vos fesses durant le reste de votre vie qui, j’espère, ne durera pas longtemps. 

     La gravité de l’agression verbale coagulait mon sang d’une colère hardie. J’ai ressenti subitement dans mes veines une sensation de douleurs pulsatiles. J’ai répliqué avec courage et fermeté. 

     – Vous n’avez pas le droit de nous parler comme vous le faites. Nous n’avons rien fait de mal. Laissez-nous tranquilles ! 

     Celui qui se faisait appeler Francius s’est mis à grogner aussi fort qu’un « porc de montagne » : 

     – Taisez-vous! Qui vous a demandé de parler ? Mettez vous debout ! 

     Nous avons obéi sans rétorquer. Nos livres traînaient encore sur le sol humide, les titres bien en vue: La dame du cirque de Guy des Cars et La rose de Jéricho de Frank Gill Slaughter. Le plus costaud voulait que nous déclinassions chacun notre nom, notre âge et notre adresse. Nous l’avons fait, à tour de rôle, avec un sentiment d’émotion et de panique. 

     – José Marti Paulémon, quatorze ans et quelques mois, 136, rue Christophe… 

    – Vos parents vous ont donné un nom dangereux, qui peut vous causer des problèmes sérieux. Ce serait préférable pour vous de le changer. Puis il se tournait vers mon camarade : 

    – Faites la même chose : nom, prénom, âge, domicile… 

    – Hughes Levaillant, bientôt quinze ans, 197, rue Louverture… 

     Le militaire gradé ordonnait à son subalterne de baisser son arme et d’alerter le reste de la bande. 

     – Faites venir les autres, a-t-il lancé d’une voix plus modérée… Ce ne sont que des gamins… Ils font probablement l’école buissonnière. 

     Les autres gendarmes n’ont pas tardé à se montrer devant l’entrée de la vieille cabane. L’un d’eux, un militaire élevé au grade de sergent, m’a même appelé par mon prénom. 

     – Marti, qu’est ce que vous faites ici ? 

     Je n’ai pas réagi… Alors, il s’est mis à expliquer à ses compagnons militaires qu’il connaissait nos parents, que nous étions des enfants de bonne famille, sages et respectueux, que nous habitions dans son quartier, que ses fils jouaient au football avec nous, qu’il nous avait vus naître et grandir, et patati et patata…! Il n’avait pas menti… C’était lui qui dirigeait le groupe. Il nous a demandé si nous avions l’habitude de croiser un drôle de type dans les parages, musclé avec un livre volumineux qu’il traînait sous l’aisselle gauche. La description correspondait exactement à mon illustre inconnu. Nous avons fait tous les deux « non » de la tête. Alors, il ajoutait: 

     – Rentrez chez vous et ne revenez plus ici…! Ce vagabond qui traîne dans ce coin est un « malfaiteur communiste ». Il est accusé de « complot contre la sûreté de l’État… » Nous devons l’envoyer crever avec ses complices qui sont enfermés dans les cachots des casernes Dessalines. Il a fui Port-au Prince pour venir se cacher dans notre ville paisible. Il apprendra à ses dépens que le gouvernement a les bras longs, cette espèce de « kamoken », de sale rebelle… 

     Hughes et moi avons quitté rapidement les lieux pour rentrer chez nos parents. Le soir même, je suis allé raconter au vieux Maître notre mésaventure avec les gendarmes. Il m’a conseillé de ne souffler mot à personne. De me taire…Il pensait même que c’était préférable pour moi de ne plus fréquenter cet endroit qui s’appelle Mer Frappée. 

     « – De toute façon, a-t-il ajouté, votre ami ne retournera plus à Mer Frappée. Il y allait pour une raison bien déterminée. D’ailleurs, j’ai une « surprise » pour vous. Mais il va falloir que vous patientiez encore durant quelques jours avant que je vous en livre les détails. » 

     Depuis que j’avais pris la décision de ne plus refaire le trajet de Mer Frappée, je partageais mes périodes de vacances entre les échanges instructifs avec Me Ludovic, les classiques de la littérature française et haïtienne, les romans de certains grands auteurs que j’empruntais à sa bibliothèque, et avec Apollon, le dieu de la poésie, du chant, de la peinture, de la vérité… Pour échapper à la cruauté d’Éris, je lisais, peignais, composais des poèmes, jouais de la guitare, fréquentais les salles de cinéma… 

     Me Ludovic montrait une grande admiration pour le président Fitz Gerald Kennedy. C’est lui qui m’a appris que le père, Joseph P. Kennedy, comptait parmi les vingt personnalités les plus riches de l’Amérique du Nord. Encore plus riche que Nelson Rockefeller. Cet avocat retraité entreprenait lui aussi de former ma conscience de classe. Il le faisait avec méthode et rationalité… Il citait souvent la phrase célèbre de Joe Kennedy : « Il faut trois choses pour gagner une élection; la première est l’argent; la deuxième, l’argent; et la troisième, l’argent. » 

     Et l’avocat ajoutait en souriant : « Et ceux-là qui ne sont pas fortunés, mais qui sont instruits, intelligents et honnêtes, sont-ils écartés de la « magistrature suprême », rien que par le sort injuste d’être infortuné, alors qu’ils auraient pu servir valablement et fidèlement leurs peuples…? L’argent, Mesdames et Messieurs, l’argent, dis-je, ce n’est pas tout…» 

     Je ne saurais souligner avec certitude le nombre de fois qu’il prononçait ces phrases, depuis que j’avais commencé à fréquenter sa maison. Un jour, j’ai demandé à Me Ludovic pourquoi, d’après lui, l’on avait assassiné le président Kennedy à Dallas. Sa voix s’élevait à peine plus haut qu’un murmure, puis reprenait sa tonalité coutumière. J’ai tendu l’oreille pour mieux comprendre. 

     – Kennedy est mort, enchaînait-il sans hésiter, pour avoir pris fait et cause pour les Noirs et pour les pauvres. Il disait que « Les Nations sont grandes non par ce qu’elles combattent, mais par ce qu’elles défendent. » John et Robert essayaient d’assouplir un système de société trop rigide, trop injuste pour les plus faibles. Mais comprenez bien, de telles prises de position finissent toujours par entraîner leurs auteurs dans le courant de la tragédie greco-romaine… L’histoire des peuples regorge d’exemples de femmes et d’hommes assassinés, égorgés pour avoir essayé de ralentir la puissante machine qui broie l’existence des misérables. Nous ne disons pas stopper… Les Noirs, grâce à Luther King, Malcolm X, ont pu quand même profiter avantageusement du passage éclair des Kennedy à la Maison Blanche pour tenter d’en finir avec des siècles d’humiliation sociale et de ségrégation raciale. Il faut aussi rendre hommage à Frederick Douglass, ce grand Noir du Maryland, le père de  « l’émancipation noire ». Enfin, à tous ceux qui ont continué la lutte pour libérer leurs compatriotes de la cruauté du Ku Klux Klan… Le premier grand citoyen à payer de sa vie l’abolition de l’esclavage dans le Sud des États-Unis s’appelle Abraham Lincoln, celui qui a « cohérentisé », à sa manière, la « démocratie » : le pouvoir du peuple, le pouvoir par le peuple, le pouvoir pour le peuple… 

     Le cohérentisme de la « démocratie » attribué également à Abraham Lincoln assassiné le 15 avril 1865 par un sympathisant sudiste, John Wilkes Booth, et qui paraissait faire les délices de Me Ludovic, s’est révélé plus tard à mes yeux une espèce d’« utopie tautologique »! Car qui dit peuple, dit pouvoir et légitimité… C’est ce que l’on pourrait aussi qualifier d’« utopie idéale ». Réclamer l’implantation du « système démocratique » dans le circuit global des sociétés planétaires semble plutôt référer au « truisme » ou à la « lapalissade ». C’est, en quelque sorte, une « logique circulaire ». Car les individus sont nés libres et égaux par nature. La « Liberté » et l’« Égalité » relèvent des droits acquis à la naissance : les droits naturels. Cependant, pour aborder la problématique sous un angle conciliant, moins hermétique, plus léger et plus abordable, cette « démocratie » tellement revendiquée, déflorée dans son essence, transgressée dans son exactitude, trahie dans sa plénitude, cette « démocratie » profanée qui soulève les passions criminelles, déclenche des guerres au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest, ne serait-elle pas condamnée à rester au stade d’un illuminant « concept » expliqué passionnément dans les ouvrages philosophiques, décortiqué par les professeurs des sciences humaines devant des étudiants médusés, ou évoqué dans les débats publics stériles pour dissimuler la mauvaise gouvernance, justifier la transhumance politique, cacher la tromperie consciente ? Et j’ai même osé me demander si le concept de « démocratie » n’a pas été créé, ainsi que le mot « paradis », pour servir tout simplement d’opium de résilience aux démunis, afin qu’ils puissent endurer les conditions de leur passage pénible sur la terre. Ainsi donc, la « démocratie », vue sous cet aspect – contrairement au paradis post mortem – ne pourrait-elle pas être interprétée et considérée comme une sorte de « nirvana ante mortem » inventé par les hommes pour les hommes ? En clair, par les dominants pour les dominés…? 

Robert Lodimus

L’inconnu de Mer Frappée

(Prochain extrait : chapitre XVII, La lettre)

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