Le Conseil présidentiel de transition (CPT) est diabolisé, tandis que le Premier ministre Didier Alix Fils‑Aimé est, à l’inverse, présenté comme une figure quasi salvatrice par les États‑Unis. Comment expliquer cette opposition apparente ?
Pour comprendre cette mise en scène politique, il est nécessaire de dépasser les lectures simplistes et de replacer les acteurs et les agents dans la conjoncture réelle du pouvoir en Haïti. À terme, on finit par comprendre que, pendant que nous nous amusons, les ressources minières du pays et sa souveraineté sont en danger.
I. Le pouvoir politique haïtien : une gouvernance sous tutelle et ses faux clivages
- Le CPT et la Primature : deux faces d’une même médaille
Les membres du CPT et l’actuel chef du gouvernement peuvent être considérés comme les deux faces d’une même médaille. Le Premier ministre, en effet, a été désigné ou nommé, du moins en apparence, par le CPT afin de mettre en œuvre une orientation politique commune. Aujourd’hui, ils sont responsables, devant le peuple haïtien, de cet échec cuisant, au même titre et au même degré.
Ils ont toutefois permis aux États‑Unis d’Amérique de gérer le pays pendant près de deux ans sans grande mobilisation populaire. C’est peut‑être là l’expression d’une stratégie de soft power des États‑Unis.
Dans le jeu politique haïtien actuel, le manque de prudence conduit souvent à la duperie. Soyons clairs : ni le CPT ni la Primature ne défendent réellement les intérêts du peuple haïtien. Leur objectif principal semble être l’obtention de la bénédiction des États‑Unis d’Amérique pour la pérennisation de leur pouvoir, afin de continuer à servir les intérêts étrangers et à jouir de privilèges et à piller les ressources du pays, au détriment d’une population livrée à elle‑même.
La manipulation des perceptions : anges, démons et faux clivages
Pour analyser la situation politique haïtienne, certains analystes adoptent une lecture dualiste opposant les « bons » aux « mauvais », les patriotes aux apatrides, les anges aux démons. Or, cette grille d’analyse est trompeuse.
Des agents, plutôt que de véritables acteurs, issus de secteurs et d’origines sociales diverses, travaillent en réalité pour un même patron : les États‑Unis et les intérêts étrangers, malheureusement au détriment des intérêts nationaux. Selon les contextes, un groupe est diabolisé tandis qu’un autre est sanctifié afin de diviser les Haïtiens et de masquer les véritables rapports de domination, ainsi que les ressorts de cette dépendance politique, notamment la question des ressources minières et de l’économie souterraine.
De Jovenel Moïse à Ariel Henry, puis au CPT : la répétition d’un même scénario
L’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, reste entouré de zones d’ombre. Qui en sont les véritables auteurs et bénéficiaires ?
Pourtant, l’opinion publique est orientée vers des boucs émissaires, comme le petit maire de Jacmel, Marky KESSA, présenté comme le cerveau d’un crime aux dimensions géopolitiques et économiques manifestes. Par la suite, Dr Ariel Henry a été imposé comme solution à la crise, avant d’être rapidement transformé en « démon de la République ». Même son parcours médical a été tourné en dérision, alors qu’il aurait pu être présenté comme un modèle pour la jeunesse. Il a finalement été remplacé, sans que la situation du pays ne s’améliore.
II. Une société en détresse : classes sociales, insécurité et économie criminelle
La « grande classe des traqués »
Il n’est plus nécessaire de décrire longuement la situation socio‑économique alarmante du pays. La détresse du peuple haïtien, en particulier celle des jeunes, est manifeste.
Presque toutes les routes nationales sont contrôlées par des groupes armés, composés majoritairement de jeunes issus des quartiers populaires. Ces derniers traquent les couches les plus vulnérables : anciens membres de la classe moyenne, anciens ouvriers, agriculteurs, petits commerçants, chauffeurs de taxi, chômeurs déguisés, élèves et étudiants.
C’est cet ensemble que l’on pourrait appeler la grande classe des stressés et des traqués, qui tente tant bien que mal de résister dans un climat de peur permanente.
Repenser le concept « classes sociales » à la lumière du contexte haïtien
Dans ce contexte, il est impératif que les universitaires haïtiens revisitent certaines approches marxistes‑léninistes relatives aux classes sociales.
À titre d’hypothèse, avant toute rigueur académique, on peut aujourd’hui diviser la société haïtienne en deux grandes classes :
• La classe qui travaille, consciemment ou non, pour l’étranger, incluant le CPT, la Primature, certains ministres et directeurs généraux, hommes d’affaires, dirigeants politiques, organisations se réclamant des droits humains, certains médias complaisants, ainsi que des groupes armés non affiliés à la PNH ou à la FADH (liste non exhaustive).
• La classe des traqués, composée de la majorité de la population, notamment de médecins, professeurs, agriculteurs, journalistes, comptables, propriétaires de PME, infirmières, mécaniciens, chauffeurs, commerçants et étudiants, abandonnés sur le territoire national et souvent contraints à l’exil en Amérique du Nord, en Amérique latine, dans la Caraïbe ou en Europe.
Les Haïtiens deviennent ainsi les nomades de l’époque contemporaine, capables de circuler partout dans le monde, sauf dans leur propre pays, bloqué par l’insécurité, la fermeture de l’aéroport international Toussaint Louverture et le contrôle des routes nationales.
Aujourd’hui, avec les nouvelles mesures migratoires et racistes des États‑Unis (ICE) et de la République dominicaine, la nécessité de créer des conditions permettant aux fils et filles du pays de vivre chez eux doit être la préoccupation de tous, car Haïti doit appartenir aux Haïtiens et aux Haïtiennes.
Insécurité, contrats et économie criminelle
Pendant que la crise s’aggrave, des contrats coûteux sont signés pour la sécurisation des frontières entre des compagnies américaines et le gouvernement placé en Haïti, tandis que des troupes étrangères, des drones et des équipements sophistiqués sont vendus et déployés sur le territoire national. Paradoxalement, l’insécurité persiste. On est en droit de se poser cette question : notre insécurité n’est‑elle pas une source de sécurité financière et minière pour les autres pays ? Car les ressources financières proviennent du Trésor public haïtien, honorent des contrats tout en payant des groupes de lobbying, alors même que l’on ne cesse de présenter Haïti comme un pays pauvre.
Les « madan sara » ne peuvent plus circuler pour acheminer les denrées agricoles organiques vers les centres urbains, mais les avions, hélicoptères et bateaux commerciaux continuent de fonctionner en nous apportant des produits agricoles venant de l’étranger, parfois de mauvaise qualité. À qui profite cette situation ?
Les armes utilisées par les groupes armés proviennent majoritairement des États‑Unis et d’autres pays étrangers, transitant par des réseaux bien connus, notamment via la République dominicaine, sans que les fabricants, transporteurs et complices ne soient réellement inquiétés. Bizarrement, ce sont eux qui exercent le contrôle réel du pouvoir en Haïti.
III. Crise de légitimité et perspectives pour l’après 7 février 2026
La chute des figures jadis respectées
Des personnalités autrefois présentées comme honnêtes et compétentes, notamment l’ancien sénateur et membre du CPT Edgar Leblanc Fils, ainsi que les conseillers Leslie Voltaire et Fritz Alphonse Jean, sont aujourd’hui perçues par l’opinion publique comme corrompues, incompétentes et discréditées.
Sans prétendre à leur innocence, on est en droit de se demander : à qui profite ce système qui salit tout le monde et entretient la dépendance étrangère ?
Quel avenir pour Haïti sans projet haïtien ?
Pendant que les Haïtiens s’entredéchirent, les institutions jadis respectées sont banalisées, et l’on assiste, dans la trivialité, à des tentatives de désignation de dirigeants dans des hôtels, comme au marché public, loin de tout protocole institutionnel et de toute légitimité populaire. Attention : ce spectacle indécent constitue une grande satisfaction pour les puissances impérialistes. Malheureusement, nous n’avons pas encore compris qu’il est le résultat direct de leur propre paradigme ; nous nous contentons d’en faire le jeu.
La mobilisation militaire et médiatique des États‑Unis en faveur du Premier ministre Fils‑Aimé devrait nous amener à nous poser cette question : pour combien de temps encore avant qu’il ne soit, lui aussi, diabolisé, humilié et remplacé ?
Cela interviendra, bien sûr, après l’accomplissement de sa mission d’agent au profit de l’étranger, de politiciens sans vision et d’une bourgeoisie racketteuse, mais toujours au détriment des intérêts nationaux.
Tant que nous resterons enfermés dans la haine, la division, la recherche des intérêts personnels et la recherche permanente de coupables parmi nous‑mêmes, nous continuerons à servir les intérêts des autres.
Sans des institutions publiques et administratives dirigées par des citoyens honnêtes et compétents, s’appropriant le développement comme idéal collectif, « le Dessalinisme », et sans une perspective haïtienne fondée sur la valorisation de notre identité, de notre agriculture ancestrale, de nos ressources, de notre histoire et de nos valeurs sociales, quel espoir réel peut‑on nourrir pour l’après 7 février 2026 ?
Perspective et pistes pour limiter les dégâts
Pour limiter les dégâts et éviter l’effondrement total de l’État et la disparition de la société, il devient impératif de rechercher une entente minimale entre les traqués, les placés et le patron en vue de l’organisation d’élections crédibles dans un délai raisonnable. Toutefois, ces élections ne sauraient constituer une fin en soi.
Les autorités assistées (les placés) doivent, en priorité, garantir la libre circulation des Haïtiens sur l’ensemble du territoire national, condition préalable à toute normalisation institutionnelle et démocratique.
Avant même la tenue des élections, les partis politiques, les organisations de la société civile, notamment les universités et les médias, doivent parvenir à un consensus sur des fondamentaux non négociables visant le redressement institutionnel d’Haïti et la relance des activités socio‑économiques.
Sans un socle commun de principes, les élections risquent de reproduire les mêmes élites dépendantes, sans projet national.
Dans cette perspective, il est urgent de repenser la stratégie de renforcement des forces de sécurité nationales (PNH et F’ADH), non seulement en termes d’équipements, mais surtout en matière de formation, de doctrine et d’ancrage citoyen, tout en assurant la permanence de la paix et le respect des droits fondamentaux.
À cet effet, l’instauration d’un service civique et militaire obligatoire après les études secondaires et avant l’intégration à l’université ou aux écoles professionnelles mérite d’être sérieusement envisagée.
Par ailleurs, les jeunes qui quittent le système scolaire dès la 9e année fondamentale devraient intégrer, pendant une période d’au moins un an, une structure de formation citoyenne, combinant éducation civique, discipline, formation technique de base et apprentissage des valeurs républicaines, avant l’entrée sur le marché du travail.
Une telle politique permettrait de développer, au sein d’une même génération, l’esprit de solidarité, de cohésion sociale, de discipline collective et, surtout, l’amour de la patrie. Elle favoriserait l’appropriation du développement national à travers la valorisation des valeurs collectives, du bien‑être commun et de la responsabilité citoyenne, aujourd’hui largement absents du projet politique haïtien.
Sans cette refondation morale, institutionnelle et sécuritaire, toute transition restera un simple aménagement de façade, au service d’intérêts étrangers et de groupes internes sans vision nationale.
Ecrit Dr Mibsam JEANNIS, professeur à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) et à l’Université Publique du Sud-est à Jacmel (UPSEJ)
(Rédigé dans la nuit du 6 ou 7 février 2026)
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