Quand un livre choisit de reconstruire Haïti : la vision engagée de Ruben Sanon sur la formation professionnelle

Quand un livre choisit de reconstruire Haïti : la vision engagée de Ruben Sanon sur la formation professionnelle

Par Ralf Dieudonné JN MARY

Dans un pays où les mauvaises nouvelles occupent trop souvent l’espace public, chaque livre publié en Haïti devient un acte de résistance. Chaque auteur qui ose écrire malgré les crises, malgré les découragements, malgré l’effritement des repères collectifs, choisit de croire encore en l’avenir d’Ayiti. C’est précisément dans cet esprit que s’inscrit la 32e édition de Livres en folie, organisée le 4 juin prochain par Le Nouvelliste et Unibank. Cette année encore, ce grand rendez-vous littéraire entend réunir les générations autour des livres, de la mémoire et de la pensée haïtienne. 

Mais au-delà des stands, des signatures et des rencontres, une question mérite d’être posée : que reste-t-il d’un peuple lorsqu’il cesse de transmettre ses idées, ses réflexions et ses combats aux générations futures ?

Cette interrogation nous prépare à comprendre toute la pertinence du livre Un nouveau regard sur Ayiti et sa Formation professionnelle, premier ouvrage de Ruben Sanon. Car ce livre ne vient pas seulement enrichir une foire du livre. Il vient interpeller une société entière. Il vient réveiller une conscience collective souvent endormie par les urgences quotidiennes.

À travers ses 238 pages, l’auteur nous invite à regarder Haïti autrement. Non pas uniquement à travers ses crises politiques, ses violences ou ses échecs répétés, mais aussi à travers ses ressources humaines, ses capacités de création, son intelligence collective et surtout sa jeunesse.

La proposition de cet ouvrage peut alors se résumer ainsi : un pays ne peut espérer se relever durablement sans investir dans la pensée, la mémoire et la formation de ses citoyens.

Et cette idée conduit naturellement à une autre question fondamentale : comment construire l’avenir d’Haïti si nous négligeons les femmes et les hommes appelés à bâtir ce pays de leurs mains, de leur savoir et de leur engagement ?

Un livre qui interroge la nation haïtienne et sa mémoire collective.

Ancien formateur au Centre Pilote, ancien directeur du Centre d’Apprentissage de Saint Martin et actuel directeur adjoint à la Direction de Coordination des Opérations de l’INFP, Ruben Sanon ne signe pas simplement un livre. Il livre une traversée intellectuelle et patriotique de plus de vingt années de réflexions sur Haïti, son peuple, son éducation et sa formation professionnelle.

Publié en septembre 2023, cet essai rassemble des articles de journaux rédigés entre février 2001 et septembre 2023. L’ouvrage contient 33 articles dont 21 en français et 12 en créole. Trois des articles en français sont également traduits en anglais. Cette diversité linguistique n’est pas anodine. Elle révèle une volonté claire : parler à tous les Haïtiens, sans exclure personne du débat national.

L’auteur refuse d’enfermer Haïti dans une seule langue, dans une seule pensée ou dans une seule manière de comprendre le pays. Il s’adresse à l’étudiant comme au professionnel, au responsable institutionnel comme au simple citoyen.

Chaque chapitre est précédé d’une réflexion profonde, presque méditative. Ce choix donne au livre une dimension humaine et spirituelle qui dépasse la simple analyse technique. Ruben Sanon ne parle pas seulement de structures ou de politiques publiques. Il parle aussi de conscience, de responsabilité et de dignité.

Dans la première partie, l’auteur ose réfléchir à l’avenir institutionnel du pays en proposant environ 200 articles clés pouvant enrichir une éventuelle nouvelle Constitution. Cette démarche montre un homme qui ne se contente pas de critiquer le pays, mais qui cherche à proposer des pistes concrètes de reconstruction.

À travers plusieurs textes, il aborde également la mentalité haïtienne. Il questionne nos comportements collectifs, nos habitudes sociales, notre rapport au travail, à l’organisation et à la discipline. Ces réflexions peuvent parfois déranger, mais elles demeurent nécessaires. Aucun peuple ne progresse sans accepter de s’examiner lui-même avec honnêteté.

L’auteur évoque aussi le poids de la spiritualité dans l’exercice d’une profession. Cette idée mérite d’être soulignée dans un contexte où beaucoup considèrent le travail uniquement comme un moyen de survie économique. Ruben Sanon rappelle qu’une profession engage aussi des valeurs humaines : le respect, l’intégrité, la ponctualité, la solidarité et le sens du devoir.

Cette première partie du livre agit alors comme un miroir tendu à la société haïtienne. Elle pousse le lecteur à réfléchir non seulement à ce qu’Haïti est devenue, mais surtout à ce qu’elle pourrait encore devenir si ses citoyens choisissaient de participer activement à sa reconstruction.

Car protéger la mémoire collective d’un peuple ne consiste pas uniquement à conserver ses dates historiques ou ses monuments. Cela consiste aussi à préserver ses idées, ses débats, ses visions et ses propositions pour l’avenir.

Et c’est précisément ce que fait ce livre.

Après avoir interrogé la nation haïtienne dans sa dimension morale, institutionnelle et culturelle, Ruben Sanon conduit naturellement le lecteur vers un autre chantier fondamental : la formation professionnelle.

La formation professionnelle comme chemin de reconstruction nationale.

La troisième partie du livre, qui constitue la section la plus importante de l’ouvrage, s’intéresse directement à la formation professionnelle en Haïti. Et ici, le texte prend une force particulière parce qu’il repose sur l’expérience concrète de l’auteur.

Pendant des années, Ruben Sanon a travaillé dans le domaine de la formation technique et professionnelle. Il connaît les réalités des centres d’apprentissage, les difficultés des jeunes, les besoins du marché du travail et les limites des politiques publiques dans ce secteur. Son regard n’est donc pas théorique. Il est enraciné dans le vécu.

À travers ses réflexions, l’auteur défend une idée essentielle : aucun pays ne peut se développer durablement lorsqu’il méprise les métiers, lorsqu’il décourage le savoir-faire ou lorsqu’il abandonne ses centres de formation.

Cette vérité semble simple, mais elle demeure profondément actuelle dans le contexte haïtien.

Depuis trop longtemps, une partie de la société haïtienne valorise davantage certains diplômes prestigieux tout en sous-estimant les métiers techniques. Pourtant, derrière chaque mécanicien compétent, chaque couturière qualifiée, chaque plombier sérieux, chaque électricien formé ou chaque technicien expérimenté, il y a une famille qui survit, une entreprise qui fonctionne et une communauté qui avance.

La formation professionnelle ne produit pas seulement des travailleurs. Elle produit des bâtisseurs.

Elle permet aux jeunes de gagner leur vie avec dignité. Elle réduit la dépendance économique. Elle encourage l’innovation locale. Elle développe l’autonomie nationale.

Dans un pays confronté au chômage, à l’exode des jeunes et à l’instabilité économique, investir dans la formation professionnelle devient une nécessité stratégique.

Ruben Sanon transforme alors son livre en véritable plaidoyer pour la jeunesse haïtienne.

Un plaidoyer pour des jeunes capables de créer au lieu d’attendre.

Un plaidoyer pour des citoyens capables de produire au lieu de dépendre entièrement de l’extérieur.

Un plaidoyer pour une Haïti capable de réparer, construire, transformer et innover grâce aux compétences de ses propres fils et filles.

Cette vision rejoint une réalité fondamentale : un pays qui abandonne la formation professionnelle abandonne silencieusement sa souveraineté.

Car lorsque les compétences disparaissent, la dépendance grandit. Lorsque les métiers se dévalorisent, la pauvreté se renforce. Et lorsque les jeunes perdent espoir dans leur capacité à construire leur avenir, la nation entière s’affaiblit.

Mais Ruben Sanon refuse ce fatalisme.

À travers ce livre, il choisit de croire encore au potentiel d’Haïti. Il choisit de transmettre plutôt que de se taire. Il choisit d’écrire au moment même où beaucoup renoncent à penser le pays.

Cette démarche mérite d’être saluée.

À une époque où les réseaux sociaux imposent souvent des contenus rapides et éphémères, publier un livre devient un acte de patience, de mémoire et de responsabilité. Un livre conserve les idées. Il protège les réflexions. Il transmet les expériences aux générations futures.

Voilà pourquoi soutenir les auteurs haïtiens demeure essentiel.

Acheter un livre haïtien, le lire, le partager et le recommander ne constitue pas un simple geste culturel. C’est une manière de défendre notre patrimoine intellectuel. C’est une manière de préserver la pensée haïtienne. C’est une manière de participer à la reconstruction du pays.

Préfacé par le président de SAFOPTEC, Jean Rénald Jeune, et présenté par le Docteur Pasteur Jean Bilda Robert, Un nouveau regard sur Ayiti et sa Formation professionnelle s’inscrit ainsi dans une dynamique de réflexion, de transmission et d’engagement citoyen.

Le 4 juin prochain, à la 32e édition de Livres en folie, les lecteurs auront donc rendez-vous non seulement avec un auteur, mais avec une vision d’Haïti qui refuse le découragement et qui continue de croire dans la puissance de l’éducation, du travail et de la pensée. 

En définitive, Un nouveau regard sur Ayiti et sa Formation professionnelle dépasse largement le cadre d’un simple recueil d’articles. Ce livre devient une invitation à réfléchir sur notre responsabilité envers le pays, envers la jeunesse et envers l’avenir collectif.

À travers ses analyses, ses propositions et son engagement constant pour la formation professionnelle, Ruben Sanon rappelle que le développement d’une nation commence toujours par la formation des hommes et des femmes qui la composent.

Il nous rappelle également qu’aucune société ne peut avancer durablement si elle perd sa mémoire, si elle cesse de transmettre ses idées ou si elle abandonne sa jeunesse au découragement.

L’image finale que laisse ce livre est celle d’un homme qui continue d’écrire pour bâtir, d’enseigner pour transformer et de croire pour transmettre. Dans un contexte où beaucoup choisissent la résignation, cette posture possède une valeur immense.

Peut-être est-ce justement cela dont Haïti a le plus besoin aujourd’hui : des citoyens capables de penser le pays avec lucidité, mais aussi avec espérance.

Car un peuple qui continue d’écrire, de former et de transmettre refuse déjà de disparaître.

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