Sixième partie, »IL FAUT SAUVER CARTHAGE », de Robert Lodimus

Sixième partie, »IL FAUT SAUVER CARTHAGE », de Robert Lodimus

Robert Lodimus

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Il faut sauver Carthage

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Sixième partie

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Haïti, comme la Carthage d’Hannibal

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« Pour les petits et les pauvres, la vie est un couloir de wagon où il faut s’aplatir pour laisser passer les autres, et encore sourire, et même demander pardon. »

                        (Gilbert Cesbron)

     Le jeudi 19 mars 2020, la panique s’installait au sein de la population haïtienne. Deux cas de coronavirus venaient d’être diagnostiqués par les autorités sanitaires. La situation paraissait se compliquer davantage pour des individus qui menaient une existence déjà précarisée. « La République d’Haïti, vraisemblablement, n’allait pas pouvoir faire face à un fléau de cette ampleur », pensions-nous? Sans être superstitieux, nous croisions les doigts – comme beaucoup de compatriotes, peut-être – pour que les îles antillaises soient écartées, même miraculeusement, du chemin de la catastrophe provoquée…  Malheureusement, le sort en avait décidé autrement. Un indigène et un étranger belge furent testés positifs. Le mal était donc fait. Désormais, les Haïtiens se comptaient aussi parmi les peuples de l’univers qui luttaient pour se protéger contre la pandémie mystérieuse et meurtrière. La nouvelle – même si l’on s’y attendait – avait causé de l’émoi jusque dans la diaspora. Les expatriés exprimaient des craintes justifiées par rapport à leurs proches parents restés sur place. La République d’Haïti, en matière de soins de santé, on le sait bien, se trouve totalement dans l’indigence. De ce fait, le danger que semblait représenter la COVID-19 pour la population, toutes les catégories sociales confondues, se dessinait de façon manifeste. L’avenir, dans cet endroit où se loge le diable des persécutions sociales et des privations économiques et financières, se révélait préoccupant et cafardeux. Et, croyez-le, il ne s’agissait pas du tout de fatalisme sépulcral. Les probabilités apocalyptiques scintillaient au-delà des espérances.  En cette période difficile pour la planète, l’urgence de la situation dépassait considérablement la capacité scientifique et les compétences politiques de l’État haïtien. Et encore, comment demander à des pères et mères de famille sans ressources matérielles, des misérables dont les maigres activités de travail ne  permettent d’amasser le moindre pécule, de rester confinés et isolés dans leur ajoupa? Avec quoi allaient-ils se nourrir eux-mêmes, sans omettre leurs progénitures? Ces gens vivent journellement de la rue. Et parfois même dans la rue. Les vendeurs –  qui se retranchent dans les espaces des marchés publics – refusaient d’obtempérer aux consignes de mise en quarantaine  du ministère de la Santé publique et de la Population. Le vendredi 20 mars 2020, les travailleuses et les travailleurs, surtout celles et ceux du secteur manufacturier, se sont retrouvés au chômage forcé. Cependant, en ce qui concerne l’évolution de la maladie, la République d’Haïti, jusqu’à présent, s’en est assez bien tirée. Il y eut, certes, des cas de létalité parmi les catégories sociales aisées et défavorisées. Mais pas sur une échelle catastrophique. 

     Nous avons suivi anxieusement l’évolution de la pandémie en Italie, en Espagne, aux États-Unis, en France et ailleurs. Les dirigeants de ces États étaient au four et au moulin, dansaient simultanément sur plusieurs pistes. Ils ne savaient à quel saint se vouer pour freiner la contagion. Les cadavres, dans certaines régions de l’Europe, constations-nous, n’avaient pas de sépulture. Ils furent jetés pêle-mêle, puis ensevelis dans des fosses communes. La tragédie du coronavirus rappelait la triste époque du tremblement de terre survenu à Port-au-Prince le 12 janvier 2010. Les camions à benne basculante déversaient les corps déchiquetés sous des pans de béton armé dans des excavations ouvertes et comblées à l’aide des pelles mécaniques, sans prendre le soin de relever l’identité des victimes. En Haïti, l’impossibilité de rendre hommage dignement aux morts est souvent perçue comme une « seconde mort », et surtout comme une « offense spirituelle ».

     En 2010, le traitement des cadavres des victimes du choléra a été aussi marqué par une standardisation brutale, dictée naturellement par l’urgence sanitaire. Pour limiter la propagation de la bactérie, de nombreux corps ont été jetés dans des tranchées funéraires, empêchant ainsi les familles de procéder aux obsèques traditionnelles qui durent habituellement plusieurs jours. Avant l’inhumation, les corps étaient lavés à l’eau de Javel, les orifices bouchés, et les dépouilles placées dans des sacs mortuaires pour prévenir toute contamination ultérieure. Dans les zones urbaines comme Port-au-Prince, les morgues privées refusaient souvent d’admettre les cadavres de victimes de l’épidémie par crainte de propagation, ce qui a forcé des inhumations immédiates et parfois sans identification. En ville aussi bien qu’en province, ces méthodes ont été perçues comme « profanatrices » et qualifiées de « sauvages » par la population, car elles privaient les survivants de la veillée funèbre et des rites religieux ou vaudou essentiels, associés au deuil en Haïti. 

     Selon l’épidémiologiste Renaud Piarroux, l’épidémie de choléra s’est déclarée dans le département du Centre et de l’Artibonite. La bactérie a été introduite par des casques bleus de l’ONU stationnés près de Mirebalais. Le fleuve Artibonite, utilisé par des centaines de milliers de personnes pour l’eau potable, la cuisine et la lessive, a servi de vecteur principal. En seulement dix semaines, le choléra s’était propagé aux dix départements du pays. Les premières analyses et les taux de mortalité les plus élevés au début de la crise ont été enregistrés dans le bas Artibonite. Des villes comme Saint-Marc ou les zones rurales environnantes ont été les premières lignes de front de la maladie. Contrairement à Port-au-Prince où la densité urbaine facilitait la transmission, les provinces ont souffert d’un isolement géographique et d’un manque criant de centres de traitement (CTC) au début de la crise. Le transport des malades vers les rares hôpitaux équipés était souvent impossible en raison de l’état des routes. Lors du retour de la maladie en octobre 2022, bien que les premiers cas aient été identifiés dans la région métropolitaine de Port-au-Prince (Cité Soleil), le risque de contagion s’est à nouveau rapidement étendu à toutes les parties du territoire national en raison des mouvements de population et de l’insécurité qui bloquait l’accès aux soins. 

Coronavirus : quel danger pour les pauvres

     Les êtres humains ont dû finalement se rendre compte que la couleur de la peau, l’érudition, l’analphabétisme, les haciendas, les ajoupas, les vêtements et les châles en shahtoosh ou en soie de lotus, les vieilles nippes ou les guenilles, les colliers de perles classiques, d’émeraudes et de diamants intemporels, les colliers madiok,  que rien de tout cela – en un mot – ne soit arrivé à protéger les humains contre la voracité des maladies virales. Au temps du prophète Noé, dans les eaux du « Déluge » flottaient des corps inertes : toutes les origines confondues. Maîtres et valets partagèrent le même destin. La « Nature » applique ses « Lois » contre l’« absurdité ». « Que servirait-il à un individu de posséder tout l’univers, s’il venait à perdre son âme [1]. » Grâce à la COVID-19, l’esclave est devenu, ironiquement, tout à coup, l’égal du « colon » qui marquait tous les jours son dos avec le fouet de la cruauté. En Haïti, des vautours capitalistes avaient exprimé leurs préoccupations et leurs inquiétudes par rapport aux dangers qui les menaçaient. Ils semblaient même s’inquiéter du sort des couches sociales marginalisées. Cela nous rappelle le cynique Benito Mussolini [2], après sa chute écrasante. Alors qu’il cherchait à fuir la vindicte populaire, une journaliste était allée le rencontrer dans sa cachette, afin de recueillir ses impressions sur l’insurrection armée qui lui avait coûté sa suprématie sur Rome et sur le reste de l’Italie. La dame s’empressait d’ouvrir la porte devant le Duce, qui donnait accès à une pièce attenante, l’endroit où devait en principe se dérouler l’entretien. Elle avait dit gracieusement: « Après Vous, Majesté! » Mussolini répliquait tout de suite : « Madame, devant l’Éternel, il y a pas de différence entre les créatures humaines. Au Royaume de Dieu, il n’existe pas de hiérarchie… » Benito Mussolini, ne répétait-il pas toujours – à qui ne voulait même pas l’entendre – que Dieu n’existait pas au ciel! Car lui, l’enfant terrible de Predappio, s’était déjà fait « dieu » sur sa terre natale. Jeune, de retour d’exil, il était allé même à l’église que fréquentait sa mère pour ironiser publiquement les prosélytes. Essayer de détourner leur foi et leur croyance en leur divinité. Debout au milieu des fidèles, il s’était mis à hurler : « Dieu n’existe pas! » Et en quittant le lieu du culte, il avait ajouté : « Vous voyez que j’ai raison. Sinon, votre Dieu m’aurait foudroyé! » Ce jour-là, déchu, sans honneur et sans gloire, le Grand Chef, celui qui s’était allié à Hitler pour hégémoniser les sociétés planétaires, pour dominer sur la terre comme Alexandre Le Grand, Gengis Khan et tous les autres, l’autocrate criminel qui avait envoyé des millions d’Italiens à la mort dans une guerre sale et absurde aux côtés des Allemands cinglés et drogués, comprenait enfin que la puissance des « bouchers » comme lui ne se mesure pas à l’aune de l’éternité. 

Malgré les différences de statut

     Face aux épreuves de la vie et au temps qui passe, les titres de noblesse et les richesses matérielles s’évaporent. Nous redevenons tous égaux dans le malheur. Cette leçon d’humilité doit nous rappeler que l’essentiel de l’existence humaine réside dans la solidarité mutuelle, le sodaliciocratisme, plutôt que dans la possession des biens périssables.

    Devant les menaces du coronavirus, les riches auraient payé cher pour échanger leur « phobie » contre la « sérénité » des itinérants, des clochards, des sans-abris… Quand on est déjà mort, on ne redoute plus la mort. Lorsque l’on ne possède absolument rien, sinon que son âme destinée au paradis ou à l’enfer, on n’a aucune crainte de perdre! Perdre quoi? Les pauvres se résignent et se préparent inconsciemment à toutes les éventualités. D’ailleurs, ils n’ont même pas les moyens de se tenir informés des nouvelles qui inquiètent les bourgeois et qui menacent leur fortune. Ils vivent dans des ajoupas sans aucune commodité, qui ne sont même pas branchés à l’électricité. Parcourent des kilomètres à pied pour aller chercher une cruche d’eau polluée, afin de ne pas mourir de soif. Ils ne peuvent pas se permettre de se laver les mains comme les individus qui habitent aux pays des Trump, Macron, Merkel, Trudeau… Ils n’ont jamais mangé à leur faim. Quand la presse des dominants répète que la planète va vivre des moments difficiles, extrêmement menaçants pour la santé des individus, ils n’y comprennent pas grand-chose. Ils n’ont jamais su l’état dans lequel se maintiennent leurs conditions de vie sanitaire. Ils n’ont jamais mis les pieds dans une pharmacie. Pas de réserve de nourriture sous leurs tentes. Ne sont-ils pas toujours condamnés à chercher dans la forêt des feuilles et des racines comestibles pour conserver leur souffle de vie? Coronavirus : quel danger de mort pour les misérables, qui n’existent déjà que dans la mort?

      Nous reprenons cette observation sensée de Gilbert Cesbron :

      «  Notre croix est faite de deux parts que nous devons porter, l’une et l’autre, et dont chacune aggrave l’autre : la douleur, l’injustice du monde; l’incroyance, le reniement du monde. C’est-à-dire : tous ceux qui souffrent, et tous ceux dont Dieu souffre… Ce qui frappe, ce n’est pas tant « l’absurde » de ce siècle que l’écart entre la sagesse initiale, l’économie essentielle de la Création et l’absurde à quoi nous sommes parvenus. L’écart entre notre science et notre morale, entre notre confort et notre absence de joie, entre notre présomption et notre fragilité – l’écart, toujours l’écart : le péché contre l’Unité [3]. » 

     Albert Camus a publié son célèbre roman « La peste » en 1947, aux Éditions Gallimard. La ville devenue le théâtre de la tragédie de l’horreur s’appelle Oran. Les riverains en furent atteints cruellement et moururent sous nos yeux en grand nombre. Nous avons revisité cet ouvrage que nous avons lu pendant notre jeunesse, dans la tristesse et l’anxiété. L’histoire a développé en nous une espèce de « ratophobie ». Le livre s’achève sur des prévisions inquiétantes, malgré les bonnes nouvelles de la fin de l’épidémie. L’auteur écrit : 

     « Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt jamais ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse [4]. » 

     En fait, le docteur Rieux nous met en garde contre un optimisme béat. Insouciant. L’être humain ne pourra jamais vaincre la maladie. Les épidémies ne disparaissent pas. Elles se métamorphosent et ressuscitent sous des noms de baptême différents. Les virus et les bactéries font partie intégrante de la « Création ». Ils ont aussi, tout comme les humains, un rôle essentiel à jouer. Ils contribuent à l’équilibre de la nature. Ce sont eux, peut-être, qui mettront un terme à l’aventure humaine sur la terre.

     En cet instant néfaste, où la COVID-19  bouleverse le mode de vie des individus, nous nous sommes aussi replongés dans la relecture de l’ouvrage de Jean Giono [5] sur les ravages du choléra en Europe, Le hussard sur le toit, paru chez Gallimard en 1951, et adapté au cinéma en 1995 par le réalisateur français Jean-Paul Rappeneau. Les voyageurs soupçonnés, accusés, à tort ou à raison, de porter la bactérie de la maladie, – car ce n’est pas un virus –,  le Vibrio cholerae, sont mis en quarantaine ou menacés de lynchage. Le choléra, les Haïtiens – à cause de la haine des puissances occidentales regroupées au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, qui ont chassé du pouvoir Jean Bertrand Aristide en 2004, et qui occupent  jusqu’à présent le pays – en savent quelque chose.    

     Les insensés se préparent dès leur tout jeune âge à assouvir des prétentions de grandeur durant leur courte existence, mais se sont-ils préoccupés de la façon dont l’aventure terrestre se sera terminée pour eux? Hannibal se suicida. César, Tibère, Caligula, Néron, Philippe II…, furent assassinés. Jésus, Spartacus, Apôtre Pierre, Jeanne d’Arc, Abraham Lincoln, Mahatma Gandhi, Malcolm X, Martin Luther King, Charlemagne Péralte, Jacques Stephen Alexis eurent au moins une fin – quoiqu’atroce – « honorablissime ». Ils défendaient la « Justice », la « Liberté », la « Dignité », l’« Honneur », l’« Autodétermination », la « Souveraineté » et l’« Indépendance ».

Il faut sauver Carthage

Le cadavre de Napoléon Bonaparte (peinture de Jean Baptiste Mauzaisse)

     Durant les dernières semaines de sa vie, Napoléon Bonaparte pensait de temps en temps à Hannibal Barca. Il relisait ou écoutait des récits tragiques sur la chute de Carthage. Peut-être, l’empereur voulait-il que la fin de son exil à l’île Sainte-Hélène ressemblât à celle du grand héros de la cité carthaginoise. Comme vous le savez, Hannibal se suicida, dans le but de priver ses ennemis, les Romains, du plaisir de le tourner en dérision. De le ridiculiser. De l’humilier comme Samson, le juge d’Israël. L’arme du suicide est souvent utilisée par les grands chefs militaires pour disparaître dans la dignité, pour mourir de manière honorable, après une cuisante défaite sur le champ de bataille. Les samouraïs s’éventraient avec leur sabre ou leur poignard : c’est ce que l’on appelle « faire son hara-kiri ». Adolf Hitler ne termina pas son existence comme Benito Mussolini. Il se tira lui-même une balle dans la tête. Alors que pour Benito Mussolini, la honte l’accompagna aux barrières des ténèbres. Son cadavre, comme celui de sa compagne, Clara Petacci, fut profané par les partisans le 28 avril 1945 à Giulino di Mezzegra, en Italie. Le « Duce » n’eut pas le temps d’accomplir l’acte ultime sur lui-même, c’est-à-dire par lui-même. Quelques jours avant de rendre son dernier soupir, l’empereur déchu des Français déclara : « Bientôt, je serai oublié. Si un boulet de canon, lancé du Kremlin, m’avait tué, j’aurais été aussi grand qu’Alexandre et César… au lieu qu’à présent, je ne serai presque rien [6]… » Ce ne fut pas la mort qui préoccupait Napoléon Bonaparte. Mais plutôt, comment le moment fatidique allait se présenter à sa porte, sur cette île éloignée du monde, coupée des membres de sa famille, qui livrait son corps et son âme aux démons de l’ennui. Les héros, on les voit même dans les livres, au théâtre, au cinéma, ne meurent pas souvent dans leur lit. Nous connaissons, presque tous, le courage, la bravoure de Napoléon Bonaparte sur les champs de bataille. Il partageait les risques de ses soldats. Il s’exposait aux tirs des canons, le plus souvent, comme eux. Alexandre le Grand, non plus, n’est pas mort au combat. Il fut emporté par la maladie à l’âge de 32 ans. Jusqu’à présent, la médecine n’est pas arrivée à se mettre d’accord sur les causes réelles du décès du fils de Philippe II de Macédoine. Certains chercheurs parlent de paludisme, d’autres de fièvre du Nil, de maladie neurologique auto-immune, d’ulcère d’estomac… Vraisemblablement, Napoléon voulait ressembler au fils d’Olympias, Alexandre le Grand : laisser son nom à la postérité comme l’un des plus grands conquérants de tous les temps. Mais Blücher, à Waterloo, stoppa son rêve, son élan et ses ambitions. 

Alexandre le Grand et Diogène, huile sur toile, Nicolas-André Monsiau, 1818

Napoléon et Toussaint : un seul et même destin 

     Comme Alexandre le Grand qui fit de bonnes études sous la direction de son précepteur Aristote, Napoléon comprit très tôt que le chemin de sa réussite passait par une bonne formation académique. Il dévorait les livres de trigonométrie, de physique appliquée, de chimie, de mathématiques… L’essayiste russe, Dimitri Merejkovski rapporta l’un de ses témoignages dans son ouvrage « Le roman de Napoléon », à la page 43 : 

     « Savez-vous comment je vivais? C’était en ne mettant jamais les pieds ni au café, ni dans le monde; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps. Pour ne pas faire tâche parmi mes camarades, je vivais comme un ours dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres? Par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance [7]? » 

     Et à sa mère, Bonaparte déclara un jour dans une lettre : « Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie; cela est incroyable. Je me couche à dix heures et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour. Cela fait très bien à la santé [8].» 

     Tout prédestinait le fils de Maria Letizia Bonaparte à une carrière politico-militaire spectaculaire. Nous hésitons à écrire extraordinaire. Il n’y avait pas de place dans le cœur de Napoléon pour la pitié. Sur la quatrième de couverture du livre de Merejkovski, nous lisons : 

     « Orgueilleux,  insatisfait, fils et fossoyeur de la Révolution, Napoléon se bat au nom d’idéaux de liberté, met l’Europe à feu et à sang, élève la France malgré elle avant de la plonger dans la misère et l’anéantissement. Car Napoléon est l’ambition humaine, vécue jusqu’à l’extrême [9]. » 

      Pour satisfaire son orgueil personnel, l’Empereur vaniteux, arrogant, hautain, dédaigneux pouvait sacrifier la moitié de ses soldats au combat. Ce belligérant impassible, inexorable, impitoyable et prétentieux était incapable du moindre élan d’humanité envers autrui. Devant les cheikhs du Caire, lors de la campagne d’Égypte, il claironna : « Souvenez-vous que je marche accompagné du Dieu de la victoire et du Dieu de la guerre. » C’est l’armée indigène, commandée par Jean-Jacques Dessalines, qui viendra enlever définitivement ces mots de vantardise de la bouche du général, avant sa défaite à Waterloo. Bonaparte confondait le Bon Dieu avec le Diable. C’est le dernier qui marchait à ses côtés. Au moment de son trépas, il poussa un grand cri et prononça deux mots : « France…! Armée! » Puis rendit l’âme dans les bras du comte Charles de Montholon, son exécuteur testamentaire, son homme de confiance. Dans ses délires, il ne citait pas le nom du général indigène Toussaint Louverture qu’il avait condamné à la souffrance mortelle au fort de Joux, dans les montagnes du Jura. Il ne pouvait certainement pas oublier une déportation aussi douloureuse. Aussi cruelle. Tellement inhumaine. Cet assassinat classique, ce meurtre prémédité, d’un niveau de crapulerie nauséeuse, restait probablement éveillé quelque part dans sa mémoire bouleversée, à moitié éteinte par le chagrin et la nostalgie de Paris. Peut-être, entendait-il encore résonner ces cris agaçants, cette voix autoritaire et fière qui n’avait pas cessé de déchirer le voile de la nuit frileuse et grinçante, jusqu’à sa complète extinction : « Bonaparte, Bonaparte! Rends-moi-ma femme et mes enfants! » Lui aussi, Napoléon, aurait pu prononcer ces mêmes paroles. Louis Arnold Laroche [10] nous a laissé en héritage ce beau poème qui retrace les souffrances du Général africain dans la prison de Napoléon, Les Plaintes de Toussaint Louverture, dont nous vous rapportons un extrait éloquent :

«Dans un sombre cachot au fort de Joux, en France

Languissait un vieux noir qu’admirait l’univers

Trahi par les Français, jaloux de sa vaillance

Le noir fut dans ce fort jeté les pieds au fer.

Méprisant d’un consul l’atroce barbarie

Il répétait toujours: » Je meurs pour mon pays! ».

Mais une nuit, pensant au ciel de la patrie,

A sa femme, à ses fils, à ses champs de maïs

Le guerrier s’écria dans un accent sincère:

« O mon pays! Mon coeur à tes doux souvenirs,

Ne peut gémir encore sur la terre étrangère

La voûte du cachot entend trop mes soupirs.

Le général français qui fait la guerre au monde,

De son prisonnier noir connait-il les tourments?

Hélas! Il m’a jeté dans cette fosse immonde!

Bonaparte, rends-moi ma femme et mes enfants! »

Dans la pénombre glaciale du Fort de Joux, les murs de pierre suintaient l’humidité du Jura. Toussaint Louverture ne voyaient plus les montagnes de France. Ses yeux fatigués, brûlés par le froid de l’hiver, cherchaient une dernière fois la lumière lointaine de Saint-Domingue. Il toussait. Le son creux résonnait dans le silence de sa cellule empestante. Le froid est un ennemi qui ne peut être vaincu par la stratégie militaire. Pourtant, dans son esprit, il n’est pas un prisonnier déchu; il est Toussaint Louverture, le Premier des Noirs. Il revoyait une dernière fois les champs de canne, entendait le souffle de la liberté qu’il avait aidé à lever comme une tempête au milieu des plantations infernales.

                          Toussaint Louverture       Napoléon Bonaparte

     L’histoire, d’une certaine façon, n’aurait-elle pas réservé la même fin à Napoléon et à Toussaint qui défendaient, chacun de son côté, la gloire, les intérêts et les préoccupations de son peuple? Et encore, peut-on utiliser le terme « gloire » pour les malheureux esclaves qui s’étaient jetés dans une lutte acharnée contre des fauves blanches, rien que pour pouvoir rester en vie? Mieux encore : rien que pour reconquérir la dignité de l’existence humaine, selon les principes philosophiques et idéologiques de Montesquieu, de Rousseau, de Kant, de tous les contractualistes de l’époque des Lumières? Dignité : c’est bien le mot que nous cherchions. Sortir, se libérer de l’esclavage cruel n’est point une « gloire ». C’est un « devoir » envers soi-même. Envers tous les êtres humains qui doivent vivre libres et égaux dans la nature. Personne, aucun peuple ne doit accepter d’exister sous la domination d’un individu, d’un État, d’un gouvernement… ET c’est à partir de là que la haine a pris naissance chez Caonabo, Henri, Geronimo, Makandal, Dutty Boukman, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Sanite Belair, Claire Heureuse, Défilé, Alexandre Pétion, Catherine Flon, Capois, Boisrond-Tonnerre… Nous aussi, sommes traversés par ces mêmes sentiments d’hostilité envers ceux-là, les bourreaux qui ont assassiné la reine Anacaona, les prédateurs cannibales qui ont suivi les traces de La Santa Maria, de La Pinta et de La Niña en Amérique, les impérialistes qui nous haïssent, les néocolonialistes qui ont juré de nous détruire, pour se venger de nos ancêtres qui les ont déshonorés, « ignominisés » le 18 novembre 1803, à Vertières. 

Napoléon Bonaparte dans son cercueil (Curieuses histoires.net)

     Bonaparte mourut en captivité à l’île Sainte-Hélène. Un trépassement agité. Les criminels ressassent toujours leurs forfaits, revoient toujours le visage de leurs victimes avant de traverser : comme les houngans, les mambos et les hounsis disent dans le vaudou haïtien. Enfant, nous avons entendu notre grand-mère raconter les derniers moments d’une vieille boutiquière qui habitait dans le quartier et qui ressemblait à une sorcière. Les adultes disaient qu’elle se transformait la nuit en loup-garou pour enlever les enfants dans leur lit, et les manger comme le loup de Gubbio. Un jour, la sexagénaire était « in articulo mortis » (à l’article de la mort). Elle s’agitait et délirait. Elle répétait dans un état d’inconscience les noms de tous les gamins disparus qui avaient subi sa malfaisance mortifère. Une mère de famille rapporta même devant nous que la vieille avait cité le prénom de sa petite fille décédée mystérieusement à l’âge de 6 ans. 

     L’empereur dictateur avait vu juste. L’historiographie mondiale ne le compare pas à Alexandre le Grand et à Caius Julius Caesar Divus dit César. Le « Monstre » dort dans les ténèbres comme un vulgaire conquérant, un Néron qui utilisait les chiens – à la place des lions –  pour faire dévorer les esclaves africains de Saint-Domingue, avant l’aboutissement glorieux de l’insurrection armée conduite par Jean-Jacques Dessalines.  

Robert Lodimus

IL FAUT SAUVER CARTHAGE

(Septième partie : UNE CROISSANCE ÉCONOMIQUE ÉGALEMENT AU SERVICE DES APPAUVRIS, essai)

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Notes et Références

[1] La Bible, Matthieu 16 :26

[2] Emmanuel d’Astier, écrivain et ex-ministre du gouvernement provisoire français en 1944, Comment se fait un dictateur

[3] Gilbert Cesbron, Journal sans date, page 167, Éditions Robert Laffont, 1963.

[4] Albert Camus, La peste, page 279, Éditions Gallimard, 1947.

[5] Jean Giono, Le hussard sur le toit, Gallimard  en 1951, adapté au cinéma en 1995 par le réalisateur français Jean-Paul Rappeneau

[6] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, Éditions France Loisirs, 2005.

[7] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, page 43, Éditions France Loisirs, 2005.

[8] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, Éditions France Loisirs, 2005.

[9] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, Éditions France Loisirs, 2005.

[10] Louis Arnold Laroche, Les Bluettes, septembre 1884.

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