Depuis plusieurs jours, la jeunesse haïtienne fait entendre un cri très puissant porteur d’espoir: « Debloke peyia ». Les athlètes des sélections nationales de football (toutes catégories confondues), Ariana, Abigaëlle qui font rayonner Haiti sur la scène internationale ainsi que la population silencieuse mais profondément affectée, convergent autour d’un même appel : « Debloke peyia, reouvri èpòt entènasyonal Tousen Louvèti a ». Il s’agit d’une revendication fondamentale et légitime de la population haïtienne de vivre avec dignité, de circuler librement, d’accéder aux opportunités économiques et de retrouver un minimum de sécurité dans son propre pays.
UN CRI DE SURVIE COLLECTIVE
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’un simple slogan, mais d’un véritable appel à la survie collective. Gouvernement ! Sachez que vous n’êtes pas légitime. Vous avez accédé au pouvoir suite à un désordre institutionnel en Haiti et une incohérence totale dans la gouvernance politique du pays pour mener une transition politique que plusieurs de vos prédécesseurs ont déjà échoué piteusement. Tande vwa pèp la, epi aji ak kouraj pou debloke peyia san pèdi tan. C’est une demande légitime du peuple haïtien! En prêtant l’oreille à ce cri et tenant compte de votre position suprafonctionnel du modèle de Bergeron dans la gouverne, vous optimiserez les petites victoires là où les autres sont échoués. Bay pep la chans li.
UNE ÉCONOMIE EN DÉPRESSION PROLONGÉE
Depuis les événements tragiques ayant culminé avec l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2022, Haïti s’enfonce dans une crise systémique caractérisée par une paralysie institutionnelle et une fragmentation du pouvoir. Cette instabilité alimente une dynamique économique profondément récessive. Comme l’a souligné l’économiste Thomas Lalime dans son article du 30 mars 2026 au Nouvelliste, le pays traverse une véritable dépression économique aux répercussions sociales considérables.
Les données macroéconomiques confirment cette tendance : sept années consécutives de contraction du PIB réel où le taux de croissance est passé de +1,7 % en 2019 à -3,3 % en 2020, avant de se maintenir en territoire négatif avec -1,8 % en 2021, -1,7 % en 2022, -1,9 % en 2023, puis une détérioration marquée à -4,2 % en 2024, suivie d’une contraction estimée à -2,7 % en 2025. La persistance de taux de croissance négatifs sur une période aussi longue est atypique et suggère un enracinement de la crise économique, avec des effets cumulatifs importants sur le revenu par habitant, l’emploi et les finances publiques.
« Debloke peyia » avec la combinaison de politique budgétaire disciplinée, de rationalisation des dépenses publiques et d’une politique publique axée sur des emplois à haute intensité de main d’œuvre pourrait permettre à l’économie haïtienne de freiner l’hémorragie afin de connaitre une croissance du PIB réel allant de +1,1 % et +1,6 % en 2026, puis +1.8% à + 2.1% en 2027.
DEBLOKE PEYIA POUR AMORTIR LA CRISE DU COÛT DE LA VIE
Par ailleurs, dans une perspective de réforme des finances publiques et de renforcement de la transparence budgétaire, il serait pertinent d’envisager une désagrégation plus fine des rubriques relatives aux interventions publiques dans l’exécution du budget. Une telle approche permettrait de mieux caractériser la nature des dépenses engagées, d’améliorer leur traçabilité et de faciliter un suivi plus rigoureux par les instances de contrôle ainsi que par la société civile.
Ensuite, au regard de cette longue période de dépression de l’économie haïtienne, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement ne sont pas parvenues à atteindre l’objectifs de soutenir les secteurs porteurs de croissance dans l’économie. Ainsi, dans la dynamique de débloquer le pays, il serait légitime d’accumuler provisoirement les arriérés de paiements envers ces organisations pour supporter l’augmentation du coût des produits pétroliers et ne pas l’imputer aux ménages qui font déjà face à la cherté de la vie, sans compromettre la soutenabilité des finances publiques.
TROIS LEVIERS STRATÉGIQUES INCONTOURNABLES « POU DEBLOKE PEYIA » :
1. Lever le blocus territorial à Port-au-Prince : le cas des routes nationales no. 1 et 2
Il faudra plus de courage, de volonté et d’engagement au sein des forces de sécurité (PNH, FAD’H et les FRG) pour rétablir tout de suite la libre circulation sur tout le territoire national et sortir le pays de ce que certaines autorités publiques appellent « territoires perdues ». En effet, le blocage des routes nationales #1 et #2 reliant le Nord et le Sud constitue une rupture majeure dans le fonctionnement du marché intérieur. Leur contrôle prolongé par des groupes armés désorganise les chaînes d’approvisionnement, renchérit les coûts logistiques et fragilise l’intégration territoriale. Cette condition est essentielle pour relancer l’activité économique et rétablir la confiance. C’est une demande légitime du peuple haïtien.
2. Réactiver les infrastructures stratégiques : le cas de l’aéroport
Depuis le départ du Premier ministre de facto Ariel Henry en mars 2024, le fonctionnement de l’aéroport international est fortement perturbé, voire suspendu dans ses opérations commerciales régulières. La fermeture de cet aéroport engendre des pertes économiques substantielles : chute des flux de passagers, contraction du tourisme, ralentissement du commerce extérieur et dégradation de l’attractivité du territoire. Au-delà de l’impact économique, cette fermeture porte atteinte à la liberté fondamentale des haïtiens de voyager chez eux. Reouvri èpòt la se pa yon liks, se yon nesesite ekonomik ak sosyal.
3. Engager une politique massive de création d’emplois et d’investissement public
La sortie de la crise haïtienne exige un repositionnement clair des politiques publiques vers la stimulation de la demande interne et la reconstruction des capacités productives. Cela passe par : des programmes intensifs d’emplois publics (infrastructures, assainissement urbain, réhabilitation des routes) – l’amélioration de l’environnement urbain, notamment à Port-au-Prince – le soutien aux secteurs à fort potentiel de main-d’œuvre. Une telle approche permettrait non seulement de réduire le chômage massif, mais aussi de restaurer un minimum de cohésion sociale.
Enfin, « Debloke peyia » n’est pas une simple revendication populaire. C’est une condition sine qua non à la stabilisation économique et institutionnelle d’Haïti. Sans mobilité, sans sécurité et sans infrastructures fonctionnelles, le pays ne pourra pas bénéficier les effets induits de la stabilité politique. Le pays se trouve aujourd’hui à un point de bascule. Ignorer cet appel « Debloke peyia », c’est prolonger la spirale de déclin. Y répondre avec courage et cohérence, c’est ouvrir la voie à une reconstruction progressive.
Pèp la klè : debloke peyia pou lavi ka reprann.
Jean-Sylvio Etienne
Expertise : économie et administrations publiques, MSc.
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