Hugue CÉLESTIN ​​: « Rivières volées, vies dérobées »

Hugue CÉLESTIN ​​: « Rivières volées, vies dérobées »

Au cœur du Carême, le silence liturgique impose pénitence et recueillement. Le rara, souffle vibrant et patrimoine culturel immatériel haïtien, déferle sur les campagnes et les bourgs, de Paillant à Léogane, de Hauts-Poteaux à Ouanaminthe, portant avec lui la cadence obsédante des vaksin, tambours et tcha-tcha. Corps en transe, couleurs flamboyantes, sons lancinants, tout se mêle et construit un pont entre les vivants, les ancêtres et les forces invisibles dans une danse ininterrompue unissant extase et mystère. Les processions et rituels dévoilent la puissance des mambos, bòkò, hougans et grands initiés kanzo, souverains de leurs bandes et gardiens d’un savoir magique. De nos jours, ce spectacle, devenu théâtre populaire, s’inscrit dans une stratégie de marketing et vise à attirer une clientèle potentielle, à qui seront proposées des amulettes de protection, de chance ou d’autres objets. Entre mystique et profit, le rara reflète un pays dans lequel le sacré et l’argent se croisent, se confrontent et se redéfinissent.

Héritier d’un long passé, marqué par l’entrelacement des survivances amérindiennes, des mémoires africaines et des contraintes du système colonial, il est né dans les interstices de la domination. Les esclaves voyaient dans les fêtes pascales l’une des rares occasions de circuler et de se rassembler. Le rara s’est ainsi affirmé comme pratique de résistance, en langage codé et en affirmation d’une humanité refusant l’effacement, inventant ses propres formes de liberté. Il incarne également une organisation sociale, une géographie culturelle et un véritable espace politique. Structuré, ses chants portent la mémoire des luttes, la critique des injustices et les tensions d’une société traversée par des inégalités persistantes.

Depuis plus de cinq ans, cette mémoire se heurte à une réalité marquée par la prédation des territoires et leur gangstérisation, dans laquelle une violence inouïe s’abat sur les populations. Les massacres se succèdent ; le plus récent, survenu dans la nuit du 28 au 29 mars, a coûté la vie à près de 80 riverains et fait plus d’une vingtaine de blessés dans les localités de Piatre et Jean-Denis, dans la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, département de l’Artibonite. Simultanément, les équilibres écologiques se fissurent dangereusement et mettent en tension l’ensemble du rapport au monde, à la nature et à l’histoire en Haïti.

À l’échelle mondiale, l’augmentation des températures, la modification des régimes de précipitations et la multiplication des événements climatiques extrêmes s’intensifient. Le changement climatique compte parmi les menaces les plus graves pour les équilibres écologiques et les sociétés humaines. Des incendies géants ayant ravagé l’Australie lors de la saison 2019-2020 et des inondations dévastatrices survenues au Pakistan en 2022 en constituent des illustrations particulièrement marquantes. En même temps, la fonte accélérée des masses glaciaires, observée depuis les années 1990 et renforcée au cours des années 2010, avec des records enregistrés en 2019, 2022 et 2023, révèle l’ampleur de transformations qui bouleverseront durablement les conditions d’existence des populations.

Entre 2013 et 2022, le nombre de personnes affectées par des catastrophes naturelles a augmenté de près de 70 %, passant de 1 169 à 1 980 individus pour 100 000 habitants. Chaque année, environ 133 millions de personnes subissent les violentes tempêtes, inondations, sécheresses et vagues de chaleur, provoquant déplacements massifs, destruction de cultures et bouleversements profonds dans leurs vies. À mesure que le temps passe, les records de température mondiale s’effondrent les uns après les autres, stimulés par la hausse des gaz à effet de serre et l’accélération du réchauffement planétaire. En Haïti, moins de 2 % du territoire est encore couvert par une forêt dense, tandis qu’environ 75 % des bassins versants présentent des signes de dégradation, favorisant l’érosion, l’appauvrissement des terres et les inondations. Les interventions humaines non régulées, notamment l’extraction incontrôlée de matériaux dans les rivières, dépassent largement le cadre des activités économiques ordinaires. Elles déstabilisent les paysages, accentuent la vulnérabilité des écosystèmes et transforment chaque zone en piège de risques pour les populations locales.

  • Rivières profanées, terres sacrifiées

Un grondement sourd déchire le silence des campagnes ; des engins lourds enfoncent leurs mâchoires d’acier dans le lit de la rivière et les terres agricoles, arrachent le sable et le gravier. À Quartier Morin, dans le département du Nord, de Nan Sable à Kayimit A Tòzen, ces territoires sont livrés à une déchirure profonde. Désormais, cette ligne de destruction continue s’étend jusqu’aux localités de Bwa Gradis, Oma, Matchoke, Janbèna. Autrefois prospéraient des arbres fruitiers, ainsi que des cultures de maïs, de haricots, de manioc, de canne à sucre, d’ananas et de bananiers. Sous les chenilles des bulldozers, la poussière s’élève en nuages opaques, étouffe les dernières traces de verdure et ensevelit les sols fertiles. Tous ces espaces ont cédé la place à des étendues mises à nu jusqu’à la chair, marquées par des excavations béantes et une terre retournée, stérile, évoquant des corps sans défense, éventrés par des chiens affamés. Jour après jour, des camions se remplissent, repartent et reviennent, dans un va-et-vient incessant qui transforme peu à peu le paysage en carrière à ciel ouvert.

De localité en localité, le même spectacle se répète, implacable et sans répit. Kouzen Zaka Mede, dépossédé de ses sanctuaires naturels, erre désormais sans repos et contemple impuissant la desolation du monde qu’il protégeait. La Sirène, gardienne des rivières, des sources et de la mer, se détourne de ses eaux profanées, fuit les lieux sous les morsures implacables des machines qui éventrent la terre. Dans une lente et douloureuse migration invisible, ces forces tutélaires quittent les lieux saccagés et cherchent ailleurs un refuge que l’homme moderne, rapace et cupide, ne parvient pas à respecter.

L’espace dépouillé, vidé et défiguré consacre le départ silencieux des lwa, moment où l’alliance ancestrale entre l’homme et la nature se brise irrémédiablement. Cette marche funèbre représente une faillite morale, une abdication collective face à la destruction du vivant, accomplie dans un silence complice et inquiétant. Arbres déracinés, rivières asséchées, sols retournés portent le poids lourd de la trahison. Le territoire, jadis vibrant et vivant, s’éteint peu à peu et se mue en champ de ruines dans un climat de peur et d’intimidation.

Le sable des rivières, ressource aisément extractible, devient un objet de convoitise intense. Chaque camion chargé sert d’enjeu à une captation immédiate de valeur, limitée à un gain brut et instantané. Autour de cette exploitation, trois entreprises déploient une intensité attractive soutenue accélérant la dégradation du territoire. Elles sont connectées à des réseaux économiques plus étendus et s’insèrent dans une chaîne de prédation où prévaut une logique d’accumulation sans régulation. Dans cet espace livré à l’anomie, des groupes armés surgissent et imposent des prélèvements sur chaque cargaison, instituant une fiscalité fondée sur la contrainte. Leur violence détermine le principe structurant de cette économie informelle et assure la redistribution des rentes.

La nature, ainsi dépouillée et instrumentalisée, se tient en simple support de richesses amassées, un champ de bataille où la force, la connivence et la cupidité dictent silencieusement leurs lois. La terre cesse d’être un espace de vie et de reproduction sociale pour devenir un gisement à exploiter jusqu’à son épuisement total. Les coûts écologiques et sociaux de cette dynamique sont brutalement externalisés sur les populations locales, contraintes d’en supporter les effets. Il en résulte une disparition progressive des terres cultivables, une raréfaction des ressources hydriques et un effondrement des moyens de subsistance.

Il est difficile d’imaginer que de telles opérations, visibles, bruyantes et continues, puissent se dérouler à l’insu du gouvernement. Le ministère de l’Environnement, censé incarner la vigilance écologique de l’État, fait preuve d’une complaisance inquiétante et détourne le regard face à la destruction environnementale. Aucune action de contrôle ne vient interrompre la progression de cette exploitation criminelle. Ce vide de régulation crée un espace propice à toutes les dérives, notamment à la primauté de l’intérêt privé sur le bien commun, et réduit une ressource vitale à une source de profit immédiat et un territoire vivant à une zone sacrifiée.

Les dégâts et la perte progressive des terres pèsent directement sur l’agriculture locale, pilier de l’économie paysanne. Le lit de la rivière, fragilisé, défiguré et abandonné à l’exploitation incontrôlée, perd son chemin. L’eau déborde, envahit les habitations et emporte tout sur son passage, convertissant ce qui était ressource protectrice en menace impitoyable. Les inondations se succèdent, fréquentes et violentes, et la terre fouillée devient impropre à l’agriculture. Au bout de cette chaîne de destructions, l’appauvrissement des populations reste tangible. Certaines familles fuient déjà un territoire devenu hostile, et la destruction écologique se concrétise alors en une crise humaine, profonde et irréversible.

Face à ce désastre, les communautés, figées dans la résignation, laissent filer leur avenir, regardent leurs champs s’éteindre et leurs rivières mourir sans lever le moindre bouclier. Leurs voix s’éteignent dans l’air poussiéreux des bulldozers, reflétant une passivité complice face aux forces qui les dévorent. Le gouvernement, gardien du peuple et de la terre, détourne le regard et laisse la violence et le pillage s’installer comme un rite quotidien. Les lwa se taisent et refusent de venger. Le pays, trahi par son silence, disparaît lentement dans le tumulte qu’il a laissé grandir.

Ce drame dépasse largement les limites de ces localités meurtries et révèle une réalité nationale alarmante. Il reflète la destruction systématique des écosystèmes haïtiens, dominés par l’avidité économique et livrés à une prédation sans entrave. La majorité des rivières et des carrières du pays subissent le même sort. Le sable est arraché à mains nues par des engins aveugles, les arbres tombent lâchement et les espaces naturels disparaissent sous la pression de l’occupation humaine désordonnée. Chaque site exploité sombre dans un paysage ravagé, noyé de silence, où sols épuisés et eaux troublées témoignent de l’impuissance des communautés. La survie de l’environnement, de l’agriculture et des populations est menacée, et le pays tout entier paiera le prix de ce saccage impuni.

Grand Pré, Quartier Morin, 2 avril 2026 ​
Hugue CÉLESTIN ​​
Membre de : – Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

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