L’insécurité a réduit au silence les bandes à pied dans leurs bastions historiques. Pour la deuxième année consécutive, Léogâne a officiellement interdit ses festivités, tandis que l’Artibonite continue de subir des attaques sanglantes. Une tradition multiséculaire vacille.
Le vaksin ne résonne plus comme avant dans la plaine de Léogâne. Les défilés s’y font plus courts, plus discrets, parfois inexistants. Ce n’est pas que la tradition se soit épuisée d’elle-même — c’est qu’elle se heurte désormais à des barrages que ni les musiciens ni les major-jonc ne peuvent franchir. Les axes autrefois empruntés par les bandes à pied sont perçus comme des zones à risque. Les organisateurs revoient leurs ambitions à la baisse, quand ils n’y renoncent pas tout simplement.
Le Rara est bien plus qu’une fête. Il est né dans les plantations coloniales, où les esclaves, autorisés à circuler durant le Carême pour se rendre à l’église, se servaient de ces rassemblements pour transmettre des messages codés et affirmer leur identité. À Léogâne, ville de la reine Anacaona qui se déplaçait avec sa suite de musiciens, la tradition a pris racine il y a plusieurs siècles. Elle est aujourd’hui indissociable du Vodou : les bandes naissent souvent au sein de temples, et leurs parcours sont scandés de rituels aux carrefours pour saluer les Lwa. Dans l’Artibonite, elle reste ancrée dans les Lakou ruraux, portée par le vaksin, le tambour et la graj — des instruments que la modernité n’a pas effacés.
Une tradition assiégée
C’est dans ce contexte que la mairie de Léogâne, l’Union des Rara de Léogâne (URAL) et l’Association des dirigeants des bandes de Rara de Léogâne (ADBRAL) ont publié, le 16 février dernier, une note interdisant toutes les sorties et manifestations de rue liées au Rara sur l’ensemble du territoire communal pour la saison 2026. La décision a été prise à la suite de plusieurs séances de concertation avec la Vice-Délégation et la Police nationale. Les autorités y ont précisé que cette mesure découlait d’une analyse de la situation sécuritaire, dans une démarche de prévention et de protection collective.
Ce n’est pas la première fois. En 2025 déjà, les autorités locales avaient interdit toutes les activités de Rara à Léogâne en raison des risques sécuritaires liés à la présence du gang Viv Ansanm dans la commune voisine de Gressier. Pour la deuxième année consécutive, les défilés sont officiellement suspendus dans cette ville longtemps considérée comme le cœur du Rara.
Les résultats sur le terrain sont éloquents : une saison qui attire ordinairement des dizaines de milliers de visiteurs se retrouve amputée de l’essentiel de son souffle. La ville compte plus d’une trentaine de bandes de rara qui drainent environ 2 000 personnes chacune lors des festivités des trois derniers jours de la Semaine sainte. Ces rassemblements généraient des retombées pour les artisans, musiciens, couturières d’uniformes et petits commerçants des sections communales. La contraction des activités se traduit par une baisse des commandes d’uniformes, un ralentissement de la production artisanale et une chute des revenus dans une économie de proximité déjà fragilisée.
Dans l’Artibonite, la situation est plus grave encore. Le groupe Gran Grif y maintient une pression constante sur les localités rurales. Entre le 1er octobre 2024 et le 30 juin 2025, au Dans la nuit du 29 au 30 mars 2026, au moins 70 personnes ont été tuées à Petite-Rivière-de-l’Artibonite lors d’attaques décrites par l’ONU comme « brutales et coordonnées ». Les défilés nocturnes, essentiels à la tradition locale, sont devenus impossibles face aux risques d’embuscades. Le lien que le Rara entretenait entre les différentes habitations — sa fonction de ciment social entre les Lakou — se déchire avec la même violence que les villages eux-mêmes.
La dimension spirituelle de cette paralysie n’est pas anodine. Les bandes à pied délimitent et protègent symboliquement des territoires. En les empêchant de circuler, les groupes armés effacent aussi l’autorité coutumière des leaders communautaires et des oungan qui organisaient traditionnellement ces processions.
Une résistance aux marges
Malgré tout, le silence n’est pas total. À Léogâne même, des bandes continuent de défiler en dépit de l’interdiction officielle. Des groupes comme Rossignol Noir, Ti Malice Kache ou La Fleur de Rose prennent les rues les week-ends, et parfois en semaine, sous les yeux de la foule. Le musicien Whisky Pierre a résumé le sentiment de beaucoup : « L’insécurité ne peut pas être utilisée comme prétexte pour arrêter le Rara. »
Aux Gonaïves, le groupe centenaire Gros Moteur maintient des célébrations symboliques. Dans le Nord, le Cap-Haïtien est devenu un pôle de repli pour les festivités : une région où l’autorité de l’État demeure plus présente, et où les défilés peuvent encore avoir lieu sans que chaque carrefour représente un danger. Le Festi Rara de la Semaine sainte 2026 y a rassemblé des foules, preuve que la tradition résiste là où les conditions le permettent.
La diaspora joue désormais un rôle de conservatoire.
Autrefois, les saisons de Rara constituaient un moment de retour au pays pour de nombreux Haïtiens de l’étranger — l’occasion de revoir le lakou, la bitasyon familiale, les siens. Ces retours se font aujourd’hui plus rares, les séjours plus courts. L’insécurité agit comme un puissant facteur dissuasif, réduisant d’autant les retombées économiques et la portée transnationale de la tradition. Des festivals comme Haïti en Folie à Montréal intègrent désormais des bandes à pied pour maintenir vivant ce lien rompu.
Les chiffres globaux mesurent l’étendue du désastre sécuritaire dans lequel cette érosion culturelle prend place. Entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, au moins 5 519 personnes ont été tuées et 2 608 blessées dans des violences impliquant gangs et forces de sécurité. Les groupes armés contrôlent désormais environ 90 % de la capitale et s’étendent à des zones stratégiques au-delà pour consolider leur gouvernance criminelle.
Le Rara a survécu à la colonisation, à l’esclavage, aux dictatures. Il a traversé les séismes et les crises politiques.
Ce que la saison 2026 révèle, c’est qu’il se heurte à une menace d’un autre ordre : non plus un pouvoir qui l’interdit d’en haut, mais une violence qui l’étouffe de l’intérieur, rue par rue, carrefour par carrefour. Jean Carlo Désilus, de l’Union des Rara de Léogâne, l’a dit simplement : « Léogâne est la capitale du Rara. » La question est de savoir combien de temps encore elle pourra l’être.
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